Mâchoire fossile
Mosasaure de Maastricht
Mosasaurus hoffmanni
Certains fossiles ont joué un rôle majeur pour la compréhension de l’histoire de la vie sur Terre. Le Mosasaure de Maastricht figure sans doute parmi les plus célèbres : il fait partie des premiers fossiles formellement identifiés comme correspondant à une espèce disparue. Il fut décrit avant les premiers dinosaures, et avant même la création du mot « Paléontologie ».
Une découverte plus ancienne que la paléontologie elle-même
Gravure de 1799 réinterprétant la découverte du Mosasaure de Maastricht, dans le livre « Histoire naturelle de la montagne de Saint-Pierre de Maestricht », de Barthélemy Faujas de Saint-Fond.
C0 G. R. LevillaireSi l’essor de la paléontologie a eu lieu au début du 19e siècle, avec les premières descriptions de reptiles marins disparus et de dinosaures, la découverte du Mosasaure de Maastricht est plus ancienne encore.
Ce reste fossile, d’abord désigné comme « Grand Animal de Maestricht », a été découvert au début des années 1770 dans une carrière de craie de la montagne Saint-Pierre aux Pays-Bas, au sud de la ville de Maastricht.
Un autre reste fossile de mosasaure, une mâchoire plus petite et incomplète, avait été trouvé plus tôt encore, en 1766, dans ces mêmes montagnes. Ces deux fossiles sont les premiers restes identifiés de grands reptiles disparus1.
À cette époque, l’histoire de la vie sur Terre était encore très mal connue : la seule mention courante d’une crise biologique était alors le « déluge biblique », et ce, même au sein de la communauté scientifique.
- 1D’autres fossiles de grands reptiles ont été trouvés auparavant dans le monde entier. Pour autant, ces fossiles n’ont pas été signalés aux sociétés savantes et surtout n’ont pas été identifiées pour ce qu’ils sont : des restes d’animaux géants éteints qui vivaient dans des mondes aujourd’hui disparus. Beaucoup de ces fossiles ont par exemple été considérés comme des os de dragons.
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La craie, témoin des mers disparues
La période du Crétacé tient son nom de la craie (« Creta » en latin). La plupart des gisements de craie ce sont formés à cette période. Les carrières du Bassin parisien, de Maastricht ou des falaises du Nord de l’Europe, jusqu’en France, datent du Crétacé supérieur, il y a environ 100 à 66 millions d’années.
La craie est principalement formée par l’accumulation de milliards de coccolithes, plaques calcaires micrométriques enrobant et protégeant des microalgues, renouvelées en permanence et se déposant donc en continu sur les fonds marins.
Ces roches peuvent également contenir de rares restes fossiles de plus grands organismes, tels que des oursins, des ammonites ou des vertébrés marins. Ces fossiles sont peu communs, car leur fossilisation est un phénomène particulièrement rare, mais l’exploitation industrielle d’une carrière permet d’en exhumer une grande quantité.
De Maastricht au Muséum national d’Histoire naturelle
Dessin du fossile du « Grand Animal de Maastricht » par Georges Cuvier.
© MNHN - G. CuvierLa découverte du crâne d’un grand animal appelé « l’inconnu de Maestricht », au début des années 1770, parvint aux oreilles d’un collectionneur de fossiles de la région, le docteur Hoffmann, qui indemnisa les mineurs et ajouta le spécimen à sa collection.
Quelques années plus tard, il en fut dépossédé à la suite d'un procès du chanoine local (membre du clergé). Ce dernier était en effet propriétaire du terrain sus-jacent aux galeries dans lesquelles le reste fossile avait été découvert. Le religieux l’installa dans sa maison au sein d’une forteresse militaire de la montagne Saint-Pierre.
En 1794, à la suite du siège de Maastricht, les armées révolutionnaires françaises s’emparèrent du précieux fossile. Il parvint en 1795 au Muséum national d’Histoire naturelle, et fut réceptionné par une équipe de jeunes scientifiques dont faisait partie celui qui allait devenir l’un des plus célèbres anatomistes, souvent considéré comme le père de la paléontologie, Georges Cuvier. Ce dernier n’étudiera cependant le spécimen que 13 ans plus tard, en 1808.
Un lézard, géant, marin et éteint
Au 18e siècle, les fossiles étaient systématiquement attribués par les scientifiques à des groupes d’animaux qu’ils connaissaient. Ils étaient considérés comme des restes d’animaux morts pendant le « déluge biblique », ou comme des espèces qui devaient être encore vivantes dans des régions inexplorées.
Ainsi, jusqu’en 1800, le « Grand Animal de Maestricht » fut considéré soit comme un cétacé, soit comme un crocodile. Or, on sait aujourd’hui que les mosasaures, du fait de leurs caractéristiques anatomiques, font partie des squamates (le groupe des lézards et serpents), et qu’ils n’ont donc rien à voir avec les crocodiles et les cétacés.
Le premier naturaliste à s’approcher de la véritable identité de l’inconnu de Maastricht fut Adriaan Camper, un naturaliste hollandais, en 1800. Dans une lettre à Georges Cuvier, il exclue l’idée que l’animal soit un cétacé, un poisson ou un crocodilien. Il met en avant plusieurs caractéristiques anatomiques du fossile, qui sont propres aux squamates, et pour certaines plus spécifiquement aux varans et aux iguanes :
- la mandibule est composée de plusieurs os ;
- les dents sont soudées à la mâchoire ;
- les dents de remplacement poussent sous la dent fonctionnelle d’une façon propre à ce groupe ;
- des dents sont présentes sur le palais ;
- les vertèbres, avec une articulation antérieure concave et une postérieure convexe, sont typiques des squamates.
En savoir plus
Les mosasaures, prédateurs marins du Crétacé
Étude et nommage de ce « reptile de la Meuse »
En 1808, l’anatomiste Georges Cuvier étudia – selon la méthode de l’anatomie comparée dont il est l’inventeur – ce qu’il appelait le « Grand Animal fossile des Carrières de Maestricht ». Il confirma l’hypothèse de Camper : l’animal était bien un lézard proche des varans actuels, mais géant, marin et appartenant à une espèce éteinte.
Ce fossile, auquel il ne donna aucun nom, étayait sa théorie du catastrophisme : en complément d’autres études de Georges Cuvier sur les mammifères du Cénozoïque (voir frise chronologique en fin d’article), ce lézard marin géant attestait de l’existence de mondes révolus encore plus anciens, peuplés d’animaux décimés par plusieurs « catastrophes universelles » successives, qu’il appelait les « révolutions du globe ».
Cette statue présentée au parc du Crystal Palace, à Londres, date de 1854. Elle est la première représentation en 3 dimensions d’un mosasaure.
© MNHN - N. BardetCe n’est qu’en 1822 que le genre Mosasaurus – qui veut dire « reptile de la Meuse » fut nommé, en référence au fleuve Meuse près duquel il fut découvert. En 1829, le fossile reçut un nom scientifique complet, Mosasaurus hoffmanni, du nom de son premier propriétaire à Maastricht, le docteur Hoffmann.
Mosasaurus hoffmanni est le premier grand reptile disparu à avoir été décrit et le premier mosasaure nommé. C'est durant cette même décennie de 1820 que furent décrites et nommées les premières espèces d'ichthyosaures, de plésiosaures et de dinosaures.
Mesurant entre 1 et 15 mètres de long, les mosasaures sillonnaient toutes les mers du Crétacé supérieur, entre - 100 et - 66 millions d'années. Mosasaurus hoffmanni est, encore aujourd’hui, le plus grand parmi plus de 100 espèces de mosasaures connues et l’un des derniers connus.
La théorie des « Révolutions du Globe » de Georges Cuvier
Le concept d’espèces disparues existait déjà dans l’histoire des sciences naturelles avant Georges Cuvier, notamment chez quelques grands scientifiques tels que Robert Hooke en 1667 et Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, au milieu du 18e siècle. Cependant, cette idée était très marginale jusqu’au 19e siècle.
Le courant de pensée naturaliste de ces époques était « uniformitariste », ou « fixiste » : c’est-à-dire que les naturalistes de l’époque pensaient que les espèces animales et végétales qui peuplaient la Terre avaient toujours été à peu près semblables aux espèces contemporaines.
Cuvier était au contraire « catastrophiste ». Pour lui, la Terre avait connu plusieurs grands âges, séparés par de grandes catastrophes universelles qu’il appelait les « révolutions du Globe ». À chacun de ces âges, la Terre était peuplée d’espèces différentes des actuelles, dont certaines ont disparu lors de ces catastrophes naturelles.
Cette théorie catastrophiste fait aujourd’hui consensus dans les milieux scientifiques, chacune des crises qu’a connu le vivant étant étayée de très nombreuses preuves.
Un géant marin de la fin du Mésozoïque
Mosasaurus hoffmanni vivait dans ce qui est actuellement l’Europe, mais qui à l’époque était alors un archipel au climat chaud, à l’image des Bahamas actuelles. Des mers tropicales qui regorgeaient de vie, comme en témoignent les nombreux restes fossiles trouvés dans les mêmes couches que le mosasaure : de nombreux poissons, des requins et une pléthore d’invertébrés tels que des bivalves, ammonites, coraux, oursins, etc.
En 1975, l’étude d’oursins de l’espèce Hemipneustes striatoradiatus, présents dans la même roche que le mosasaure de Maastricht, a permis de définir qu’il vivait au Maastrichtien supérieur. En 1996, l’étude de foraminifères – groupe de microorganismes permettant de dater très précisément les sédiments et se trouvant dans la même gangue – a permis de préciser encore plus l’âge et le niveau exact d’où le mosasaure provenait dans la craie de Maastricht : la partie supérieure du Maastrichtien supérieur, c’est-à-dire la toute fin de l’ère Mésozoïque et du Crétacé. L’âge Maastrichtien, dernier étage du Crétacé, a été nommé en référence à ces mêmes roches de Maastricht.
L’animal aurait ainsi vécu peu de temps avant la crise Crétacé-Paléogène, qui survint mondialement y a 66 millions d’années à la suite de la chute d’une gigantesque météorite.
Aller plus loin —
Tout savoir sur l'ère Mésozoïque
Exposé en Galerie de Paléontologie depuis plus de 100 ans
Peu de temps avant l’Exposition Universelle de Paris de 1900, il fut décidé de regrouper les collections d’Anatomie Comparée et de Paléontologie du Muséum national d’Histoire naturelle dans un même lieu d’exposition : l’actuelle Galerie de Paléontologie et d’Anatomie Comparée. Les collections de Paléontologie du Muséum auraient désormais une galerie dédiée, exposant des centaines de fossiles.
Le Mosasaure de Maastricht est ainsi accessible au public depuis l’ouverture du bâtiment, en 1898 !
Podcast : les curieuses histoires du Muséum
D'autres histoires fabuleuses sur nos collections sont à retrouver dans Les Curieuses histoires du Muséum, un podcast original co-produit par France Culture et le Muséum national d'Histoire naturelle.
Cet article a été écrit par Nicolas Cellier, Muséum national d'Histoire naturelle.
Relecture scientifique
Nathalie Bardet
Paléontologue spécialiste de reptiles marins du Mésozoïque, Directrice de Recherche au Muséum national d'Histoire naturelle (CR2P, Centre de Recherche en Paléontologie de Paris).
Aller plus loin
- Le numéro 45 de la revue Espèces est dédié aux 200 ans de la paléontologie contient un dossier sur Mosasaurus hoffmanni
- Une étude très complète de l’histoire du Mosasaure de Maastricht a été publiée en 1996 : Bardet et Jagt, 1996
- L’histoire du Mosasaure de Maastricht, ainsi que d'autres histoires fabuleuses sur les collections du Muséum national d’Histoire naturelle sont à retrouver dans Les Curieuses histoires du Muséum, un podcast original co-produit par France Culture et le Muséum national d'Histoire naturelle.
- Le livre La Mer au temps des Dinosaures permet d’en apprendre plus sur les nombreuses espèces de reptiles marins - dont les mosasaures - qui ont peuplé les mers et océans à l’Ere Secondaire (252 – 66 Ma). .
Le Crétacé dans l'histoire de la vie
2316
-
- Ordre
Squamates (inclue les lézards et les serpents)
- Famille
Mosasauridés, c'est-à-dire les mosasaures au sens large (plus de 100 espèces connues)
- Dimensions
1,25 × 0,70 m
- Origine temporelle
– 66 millions d’années environ (Crétacé terminal)
- Lieu de collecte
Maastricht (Province du Limburg, Pays-Bas)
- Date de la découverte
Entre 1770 et 1774
- Premier propriétaire
Ancienne collection du Docteur Hoffmann
- Type d’objet
Mâchoire fossile
- Lieu d'exposition
Galerie de Paléontologie et d'Anatomie comparée
Où voir cet objet ?
Galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée

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