Automédication chez les chimpanzés

L’interrogation sur le propre de l’homme, ou ce qui différencie les humains des animaux, traverse la philosophie au cours des siècles. Plusieurs compétences considérées comme typiquement humaines ont été identifiées au fil du temps selon différentes disciplines, mais, depuis quelques années, des exemples nombreux ont battu en brèche plusieurs de ces spécificités données comme typiquement humaines. Des recherches récentes investiguent par exemple la zoopharmacognosie, la pratique de l’automédication chez les animaux.

Aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales, les catégories "aliment" et "médicament" sont usuellement distinctes alors qu’il existe entre elles un continuum, voir un recouvrement dans certaines sociétés traditionnelles. Des aliments sont recommandés ou interdits en fonction de l’âge, de l’état reproductif (femmes enceintes) ou pathologique. Des molécules actives, identifiées grâce à des études de la pharmacopée traditionnelle, peuvent être exploitées par les laboratoires pharmaceutiques. Il est estimé que 70 % des médicaments anticancéreux naturels ou synthétiques sont inspirés par la nature. L’exemple le plus célèbre est certainement l’aspirine, qui se trouve naturellement dans l’écorce de saule. Une fois la molécule caractérisée – l’acide acétylsalicylique dans le cas du saule –, elle peut parfois être synthétisée par les laboratoires pharmaceutiques.

Dire que les animaux peuvent pratiquer l’automédication s’appuie sur des protocoles d’observation du comportement et de la santé des animaux ainsi que sur des analyses des propriétés mécaniques ou des principes actifs présents dans les plantes consommées ou utilisées en usage externe. Une équipe pluridisciplinaire du Muséum national d’Histoire naturelle a mis ces pratiques en évidence chez les chimpanzés.

L’observation des comportements inhabituels

Une connaissance très approfondie des individus, de leurs comportements et de leur état de santé est nécessaire pour comprendre l’usage de substances médicinales en milieu naturel. L’observation du comportement des chimpanzés permet d’identifier des attitudes non habituelles d’individus pouvant être en lien avec une maladie détectée par l’observation directe de symptômes (toux, diarrhée) ou la collecte et l’analyse de l’urine et/ou des selles des individus en question. C’est une particularité de ce type d’étude car les primatologues étudient le plus souvent les animaux en bonne santé ou restant en groupe. Ainsi, nous repérons les individus au comportement inhabituel ou qui s’isolent. Ici, les chimpanzés sont observés dans leur milieu naturel, dans le parc national de Kibale (Ouganda), sur un territoire de 20 km2 à plus de 1 500 mètres d’altitude, au sein de la forêt équatoriale. Le travail sur le long terme mené au cœur de deux communautés de chimpanzés pendant 20 ans permet aux chercheurs et à leur équipe d’identifier les individus et de s’en approcher jusqu’à 5 mètres sans cependant les toucher. Aujourd’hui, les scientifiques travaillent masqués pour éviter toute transmission d’agents pathogènes.

À la rencontre des grands singes en Ouganda - Un Regard sur Terre

© Ushuaïa TV / MNHN

Identification des plantes ingérées, analyse chimique et ethnomédecine

Connaître les individus

La connaissance de la vie des chimpanzés concerne également le régime alimentaire habituel du groupe étudié et l’identification précise des espèces, mais également des parties des plantes ingurgitées. Trois cents items (parties de plantes pouvant être des aliments, des "alicaments" ou des médicaments) de 117 espèces ont ainsi été répertoriés en une dizaine d’années dans une des deux communautés. Certaines consommations ne font pas partie du régime alimentaire habituel, elles requièrent alors toute l’attention des observateurs. Les parties des plantes qui sont ciblées par l’équipe sont celles ingérées par les chimpanzés malades, souvent en petites quantités et peu nutritives comme les écorces, les racines, les tiges ou certaines feuilles. Celles-ci ont généralement un goût amer ou astringent et entraînent le plus souvent le rejet des consommateurs lorsqu’ils sont en bonne santé. Ce sont par exemple les molécules de type tannins ou alcaloïdes, responsables de ce goût désagréable, qui sont susceptibles d’avoir un effet thérapeutique. Consommées en grande quantité, elles sont toxiques, mais elles peuvent soigner quand elles sont utilisées de façon parcimonieuse. Si la bibliographie montre que les propriétés biologiques et chimiques de ces parties de plantes ne sont pas connues, elles sont alors collectées, séchées et analysées en laboratoire pour déterminer l’activité biologique des extraits de ces parties de plantes. Ces derniers sont testés en laboratoire pour repérer leur activité antiparasitaire, antibactérienne, antivirale ou cytotoxique, sur cellules cancéreuses notamment. Enfin, l’isolement bioguidé permet l’identification des principes actifs. Une dernière étape en laboratoire consiste à caractériser la formule chimique des molécules actives. Il faut ensuite reprendre les observations (données comportementales et sanitaires) de terrain en relation avec cette partie de plante pour vérifier si l’activité trouvée et la quantité consommée sont compatibles avec le rétablissement – s’il est bien confirmé – de l’individu consommateur.

L'ethnomédecine

Une autre approche est celle de l’ethnomédecine, qui permet de connaître les usages des plantes par les populations vivant à proximité des chimpanzés ou dans un habitat où ces espèces sont présentes. Deux questions principales se posent alors. La première est assez simple : cette partie de plante est-elle utilisée en médecine traditionnelle et selon quelle recette ? La seconde est beaucoup moins évidente : cet usage est-il inspiré de l’observation des animaux et lesquels ? En effet, les chimpanzés ne sont très certainement pas les seuls non-humains à utiliser ces parties de plantes et, même si leur physiologie proche de celle des humains permet d’envisager de s’en inspirer, d’autres espèces peuvent néanmoins être copiées. Ethnologie et ethno-écologie sont ainsi mises à contribution lors d’entretiens auprès des médecins des villages bordant la forêt tropicale. Dans le cas des chimpanzés du parc national de Kibale, en Ouganda, nos travaux et ceux de Florence Brunois-Pasina montrent que, dans la pharmacopée traditionnelle, 72 plantes sont utilisées, dont 76 % correspondent à celles utilisées par les chimpanzés. Certains médecins locaux affirment qu’ils utilisent certaines de ces plantes car ils ont vu les chimpanzés les utiliser. Se pourrait-il que les uns aient appris des autres ?

Quelles plantes pour soigner quoi ?

Markhamia lutea

Fleurs de Markhamia lutea

CC BY 2.0 T. Gerus

Depuis que nous menons ces recherches, 46 parties de plantes consommées par les chimpanzés du groupe étudié ont été identifiées, dont la moitié ont des propriétés thérapeutiques selon la bibliographie et les analyses faites par l’équipe. Une dizaine de parties de plantes différentes mangées par les chimpanzés ont comme propriété de limiter la prolifération du plasmodium (parasite responsable du paludisme). Ainsi, des feuilles de Markhamia lutea ingérées par les chimpanzés en milieu sauvage ont été analysées en laboratoire. Elles montrent que l’extrait brut d’éthylacetate possède des propriétés antiparasitaires. Le résultat des analyses montre des activités modérément antiplasmodiales et, de façon importante, antitrypanosomales.

Des chimpanzés ayant des troubles digestifs engendrés par des parasites digestifs ont été observés consommant de l’écorce d’albizia (Albizia grandibracteata). L’écorce de cet arbre, non consommée par les chimpanzés en bonne santé, est arrachée au prix de gros efforts pour être ensuite mâchée par les individus malades. Deux jours plus tard, l’analyse coproscopique montre que les nombreux parasites auparavant détectés dans les selles ont disparu. L’analyse de cette écorce révèle la présence de molécules aux propriétés antiparasitaires, confirmant que leur consommation a pu contribuer à améliorer les troubles digestifs des consommateurs. Les saponosides des écorces ont également in vitro des propriétés antitumorales, une piste intéressante pour la médecine humaine.

Trichilia rubescens planche herbier

Planche d'un herbier présentant Trichilia rubescens

C0 NMNH

Les chimpanzés consomment également les feuilles amères de jeunes arbres de Trichilia rubescens, pour lesquelles les analyses biologiques et chimiques montrent qu’elles contiennent deux molécules aux fortes propriétés antipaludéennes. Plus étonnant est le fait qu’après avoir ingéré ces feuilles, les chimpanzés mangent parfois de la terre rouge, qu’ils se procurent entre les racines d’arbres tombés. L’analyse de cette terre dans les laboratoires du Muséum a montré qu’elle était majoritairement constituée de kaolinite. Cette substance est utilisée en médecine occidentale notamment pour soulager les troubles digestifs (ces pansements digestifs que nous prenons en cas de diarrhées ou de douleurs gastriques) et les médecins locaux vont également chercher cette terre rouge, sous la surface du sol, pour lutter contre les diarrhées de leurs patients. Afin de mieux comprendre l’effet combiné de l’ingestion des feuilles de Trichilia rubescens puis de l’absorption de la terre, nous avons élaboré une expérience mimant la digestion, en remplaçant ainsi l’extraction chimique classique par une extraction avec des enzymes digestives. Digérées séparément, la terre n’a pas d’activité antipaludique et les feuilles sont modérément actives. Mais l’activité du mélange sur l’agent du paludisme est significativement augmentée !

Des cultures "médicinales" et des savoirs animaux ?

Par ailleurs, l’étude du régime alimentaire d’une autre population de chimpanzés vivant plus au nord de l’Ouganda a montré qu’il y avait des différences dans le choix des plantes ingérées alors que certaines espèces étaient présentes et abondantes sur les deux sites. Dans le nord de l’Ouganda, les chimpanzés consomment des fleurs d’Acanthus pubescens ayant des propriétés antibiotiques. Elles ne sont jamais consommées par les chimpanzés de Kibale. Existerait-il des cultures médicinales locales au sein des différents groupes de chimpanzés ? Nous avons observé que les chimpanzés (mâles et femelles) âgés de 25 à 35 ans (adultes matures) étaient l’objet d’observations soutenues de la part de leurs congénères lorsqu’ils consommaient des aliments inhabituels. Cela laisse penser que ces comportements de sélection de parties de plantes à activité biologique émanent probablement d’un apprentissage individuel, par essai-erreur, mais également d’un apprentissage social, résultat d’une curiosité particulièrement forte chez les chimpanzés.

Éléphant d'Asie

 Éléphant d'Asie (Elephas maximus)

© faisalmagnet - stock.adobe.com

Ce champ de la zoopharmacognosie est très récent et l’équipe l’étend aujourd’hui aux éléphants d’Asie. Ainsi, Jean-Marc Dubost s’interroge sur les savoirs locaux développés au Laos par les mahouts (leurs gardiens) à partir de l’observation de la santé et des plantes choisies par les éléphants. Plus largement, la communauté scientifique s’interroge sur les savoirs animaux autour des propriétés des plantes, la spécificité des chimpanzés et des éléphants reposant sur les différents usages de substances naturelles consommées de façon différenciée en fonction des symptômes. Cette large pharmacopée, observée seulement dans certaines espèces, est probablement liée à la grande biodiversité des habitats et aussi aux capacités cognitives et mnésiques qui permettent peut-être d’associer distinctement des symptômes à des parties de plantes différentes en s’appuyant sur le sens (vue, goût, toucher, gustation) pour les distinguer. Thierry Lefèvre, chercheur à l’IRD, a montré que les insectes et notamment les mouches peuvent se débarrasser d’un parasite en consommant de l’alcool (toxique pour celui-ci) ou encore que les fourmis rapportaient au sein de la fourmilière des morceaux de résine de conifères aux vertus fongiques et antibactériennes. Bien évidemment, ce ne sont pas les mêmes mécanismes cognitifs qui peuvent expliquer ces usages. Chez les fourmis et les chimpanzés, ces observations mettent en avant la richesse de l'observation des non-humains et de leurs pratiques. Il reste encore beaucoup à découvrir et il est pour cela indispensable de protéger les habitats qui offrent ces ressources inestimables. Il est aussi indispensable de sensibiliser les conservationnistes aux cultures animales. En effet, ces recherches soulignent que protéger une espèce animale numériquement ou compenser la destruction d’un habitat par la préservation d’un autre ne suffit pas. Maintenant que nous l’avons mise en évidence, il est de notre devoir de protéger la diversité culturelle des non-humains. Ces recherches nous conduisent à interroger, comme Jacques Derrida nous invitait à le faire, l’animal que donc je suis.

Sabrina Krief, Professeure au Muséum national d'Histoire naturelle (UMR 7206, Interactions primates et environnement - IPE) et Frédérique Chlous, Professeure au Muséum national d'Histoire naturelle (UMR 208, Patrimoines locaux, Environnement et Globalisation). Extrait de l'ouvrage La Terre, le vivant, les humains (Coédition MNHN / La Découverte), 2022. 

La Terre, le vivant, les humains

  • Coédition Muséum national d'Histoire naturelle / La Découverte
  • 2022
  • Sous la direction de Jean-Denis Vigne et Bruno David
  • 196 × 249 mm
  • 420 pages
  • 45 €
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