Exploration scientifique

Chimpanzés de Sebitoli en Ouganda

Le parc national de Kibale, en Ouganda, abrite une grande diversité de primates. Mais la forêt et ses habitants sont menacés par les activités humaines aux alentours. Le Sebitoli chimpanzee project vise à mieux connaître les chimpanzés du nord du parc pour les protéger.

À la rencontre des grands singes en Ouganda - Un Regard sur Terre

© Ushuaïa TV / MNHN

Des richesses à protéger et à partager

À l’ouest de l’Ouganda, le parc national de Kibale a été créé pour préserver une riche faune, incluant éléphants et chimpanzés. Mais il illustre les difficultés nées du partage d'un territoire entre populations humaines et animaux.

Chimpanzés en danger

À Sebitoli, dans l'extrême nord du parc national de Kibale, 80 à 100 chimpanzés vivent sur un territoire de 25 km2, soit l’une des plus fortes densités au monde. Depuis 2008, Sabrina Krief, professeure au Muséum national d’Histoire naturelle, étudie ce groupe qui concentre une grande variété des menaces pesant sur les populations de grands singes dans le monde. Leur forêt, qui a été exploitée pendant des décennies avant sa protection, reste fragmentée. Les cultures alentour (thé, bananes, café, maïs, cultures vivrières…) contaminent les cours d'eau, la flore et la faune. Et les chimpanzés continuent d'être victimes du braconnage.

Un parc pour une biodiversité extraordinaire

Perché entre 1 500 et 1 600 m, sur les contreforts des monts du Rwenzori, le parc national de Kibale (PNK) a été créé en 1993. Son but : éviter la disparition de la forêt que l'exploitation du bois et les cultures avaient réduite, et protéger sa faune et sa flore. La population humaine qui y vivait a été déplacée à l'extérieur, avec interdiction d'y pénétrer que ce soit pour chasser, prélever du bois, ou cueillir des végétaux, sauf autorisation spéciale. Le parc est désormais géré par l'Uganda Wildlife Authority (UWA), une agence semi-gouvernementale.

Photo d'un chimpanzé mangeant un épi de maïs

Chimpanzé mangeant un épi de maïs

© MNHN - J.-M. Krief

Une cohabitation difficile avec la population locale

Les populations humaines locales, pauvres, éprouvent un sentiment d'injustice : elles n'ont plus accès ni au bois ni aux aliments issus de la forêt. Elles subissent des pénalités si elles prélèvent des écorces médicinales ou du poivre sauvage dont elles font commerce. Pire : leurs champs et leurs jardins sont régulièrement pillés par les éléphants, babouins et chimpanzés qui attaquent parfois également les fermiers et les villageois. La situation conduit parfois à des agressions brutales sur les animaux.

Pression humaine croissante

Autour du parc, la densité de population a connu une croissance de 300 % entre 1959 et 1990. Les activités (tourisme, agriculture de subsistance et monoculture du thé) se sont développées. Les intrants chimiques utilisés par l'agriculture contaminent l'environnement et affectent la santé de la faune sauvage, de la flore et des humains.

La connaissance à la rescousse

Depuis 2008, le Sebitoli chimpanzee project travaille pour comprendre le fonctionnement des interactions entre la faune, la flore et la population. Ces connaissances doivent permettre de trouver des solutions aux conflits et répondre aux menaces sur l'écosystème.

Une station d'études en pleine forêt

En 2014, le Sebitoli Chimpanzee Project a construit puis inauguré une station d’études des chimpanzés, dirigée par Sabrina Krief. Située dans le parc national de Kibale, elle permet d'observer dans leur milieu naturel la communauté de chimpanzés : suivre leur santé, observer leur comportement social, comprendre comment ils utilisent leur environnement et cohabitent avec les autres espèces et ce qui les menace. Elle a formé et emploie une trentaine d’assistants.

Répertorier les atteintes

L'équipe a répertorié les blessures infligées aux primates par les collets posés par les braconniers : environ 30 % des chimpanzés se retrouvent mutilés à vie, avec des membres nécrosés ou amputés. Elle a aussi recensé les malformations faciales congénitales qui touchent plus d'un quart des chimpanzés : becs de lièvre, visage plat et sans narines, hypopigmentations. Ces handicaps pourraient être dus à la pollution de l'environnement. Les scientifiques ont retrouvé dans les sols, les cours d'eau, les poissons, et les poils des chimpanzés des résidus de pesticides qui enrobent le maïs. Testées au laboratoire, ces molécules se montrent capables de perturber le fonctionnement des hormones thyroïdiennes et sexuelles.

Charpadage

Les caméras de surveillance du Sebitoli Chimpanzee Project ont révélé que les chimpanzés de Sebitoli, contrairement aux autres communautés, sont actifs la nuit. Ils se seraient adaptés au rythme des humains, et profiteraient de leur sommeil pour chaparder du maïs dans les champs environnants. Pas étonnant : le maïs et bien plus facile à ramasser, plus riche en sucre et moins fibreux que les fruits sauvages de la forêt !

Chimpanzés observés la nuit dans un champs de maïs

Chimpanzés de Sebitoli (Ouganda)

© S. Krief - Sebitoli Chimpanzee Project

Des chimpanzés pharmaciens

Sabrina Krief a montré que les chimpanzés savent tirer parti des propriétés pharmacologiques des plantes de leur environnement. Elle les a observés se nourrir de parties de végétaux (écorces, feuilles amères, feuilles rugueuses…) qui ont peu d'intérêt nutritif, mais possèdent des propriétés antipaludiques, antimicrobiennes ou anticancéreuses. Les guérisseurs des villages les utilisent d'ailleurs comme plantes médicinales.

Mobiliser la société autour du parc

Le Sebitoli chimpanzee project travaille avec les différentes composantes de la société ougandaise, la gouvernance du parc, l'industrie du thé, les structures locales, pour favoriser la survie des chimpanzés, mais aussi diminuer la pollution environnementale et améliorer les conditions de vie de la population.

Gardiens de chimpanzés

Depuis 2021, dans les villages, des équipes de Chimps Guardians ont été constituées. Une vingtaine de personnes y participent et se relaient pour faire des rondes et éviter le pillage par les chimpanzés ou les éléphants. Ils creusent et entretiennent des tranchées autour des parcelles qui empêchent les éléphants de piétiner les champs cultivés. Ils maintiennent aussi les clôtures de ruches qui éloignent les éléphants et produisent du miel.

Patrouilles anti-braconnage

L’équipe du Sebitoli Chimpanzee Project a également mis sur pied des patrouilles anti-braconnage. Celles-ci se déploient à l'intérieur du parc, pour répertorier les activités illégales (coupes de bois, récolte d'écorce, braconnage) et désactiver les collets qui tuent les animaux, coupent les mains et les pieds des chimpanzés, sectionnent les trompes des éléphants. Environ 200 pièges sont ainsi supprimés chaque année. Une autre partie de l’équipe entretient un réseau de caméras disséminées dans le parc. Elles ont permis par exemple de constater les pillages nocturnes des chimpanzés, ou d'observer les pérégrinations des éléphants.

Sensibiliser

Plantations d’arbres d’espèces locales, activités dans les écoles (chants, danses, théâtre), émissions de radio, collectes de déchets : de nombreuses actions sont menées dans le cadre du Sebitoli Chimpanzee project pour sensibiliser la population à l'importance de préserver le parc. Sur les routes, des panneaux de signalisation rappellent la limitation de vitesse et l’interdiction de donner à manger aux animaux ; d'autres prient de ne pas jeter de déchets.

Développer une agriculture soutenable

Les observations des scientifiques ont permis de définir des cultures qui attirent moins la faune sauvage. Autour du parc, elles incitent à privilégier le thé ou les piments au lieu du maïs ou des bananes. Ils travaillent aussi au développement d'une agriculture biologique rentable pour les petits paysans. Une étude de marché est notamment en cours afin de mettre en place une filière de commerce équitable, biologique et "chimpanzee/elephant friendly" dans la région.

Dossier rédigé en mai 2023. Remerciements à Sabrina Krief, primatologue et professeur du Muséum (UMR 7206 Éco-Anthropologie CNRS-MNHN-Université de Paris) et responsable du Sebitoli Chimpanzee project pour la conversation des chimpanzés en Ouganda, pour sa relecture et sa contribution.

Aller plus loin

Couverture du livre du Manifeste du Muséum Humains et autres animaux

Manifeste du Muséum. Humains et autres animaux

  • Coédition Muséum national d’Histoire naturelle / Reliefs Éditions
  • Auteurs : collectif, sous la direction de Guillaume Lecointre, zoologiste, systématicien et professeur du Muséum
  • Bilingue français / anglais
  • 2019
  • 84 p.
  • 8,50 €

Mécènes et partenaires

Le Sebitoli Chimpanzee project, créé et dirigé par Sabrina Krief, est développé par le Muséum national d’Histoire naturelle et l’association Projet pour la Conservation des Grands Singes (PCGS). Il bénéficie – ou a bénéficié- de partenariats scientifiques et techniques et de soutiens financiers.

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Notes de bas de page

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