Sciences
Une 100e espèce séquencée dans le programme ATLASea !
Le projet DIVE-Sea, qui a débuté en mars 2023, représente le premier volet du programme ATLASea qui vise à constituer un atlas des génomes d’espèces marines (algues, coraux, poissons, coquillages…) des zones côtières de France hexagonale ou ultramarines. Cette semaine, les scientifiques d’ATLASea ont réalisé le génome d’une 100e espèce depuis le début du programme, une étape significative ! Découvrez les coulisses de ce projet lors d'un entretien avec Bertrand Bed'Hom, son nouveau responsable scientifique.
Pourriez-vous revenir sur le projet DIVE-Sea ?
Le Muséum national d’Histoire naturelle coordonne DIVE-Sea, le premier volet du projet ATLASea (un atlas des génomes marins). Son objectif est de collecter et identifier de nombreuses espèces marines des eaux françaises avant de réaliser des prélèvements sur les spécimens. Le Génoscope, un centre national spécialisé dans l’analyse de l’ADN, utilise ces échantillons pour le séquençage et l’assemblage du génome des espèces collectées, ce qui constitue le deuxième volet du programme ATLASea, dénommé SEQ-Sea. Le troisième volet, BYTE-Sea, consiste lui à mettre en place une infrastructure informatique pour mettre à disposition de la communauté des chercheurs les données générées par le projet.
Le Muséum est une référence mondiale en matière d’exploration scientifique et peut s’appuyer sur une logistique de terrain robuste et éprouvée pour les grands inventaires naturalistes, c’est-à-dire le recensement de toutes les espèces présentes dans une zone définie. En effet, l'établissement est reconnu également pour son expertise en taxonomie, un domaine scientifique consistant à identifier des espèces ou en décrire des nouvelles.
DIVE-Sea, ce sont surtout des campagnes de collectes organisées dans les stations marines et lors de missions de terrain sur les côtes françaises, mais c’est aussi un important réseau de partenaires. La collection de cultures de Roscoff va ainsi fournir plusieurs centaines d’espèces de microalgues, et l’Ifremer va réaliser des collectes lors de ses campagnes halieutiques régulières pour fournir plusieurs centaines d’espèces pélagiques ou benthiques1, essentiellement des poissons.
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Les espèces pélagiques vivent dans la colonne d'eau plutôt en surface, tandis que les espèces benthiques vivent plutôt sur le fond de l'océan.
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Qu'est-ce qu'un poisson ?
Collecte d'organismes sur l'Antédon II lors du projet DIVE-Sea à Marseille
© MNHN - G. Balemboy
Photographie d'un crabe lors du projet DIVE-Sea à Marseille
© MNHN - G. BalemboyComment récupérez-vous les génomes des espèces ?
On ne récupère pas vraiment les génomes à proprement parler. Durant des missions de terrain ou en station marine, la première étape est la phase de collecte des organismes. En veillant à maximiser la diversité des habitats explorés afin de trouver des espèces différentes, on déploie différentes méthodes pour collecter des spécimens. Il y a notamment la pêche à pied : une récolte à vue sur le littoral à marée basse. De plus, des plongeurs pratiquent aussi la récolte à vue, mais collectent également avec un aspirateur sous-marin pour les substrats meubles et une brosse pour les substrats durs. Enfin, des navires utilisent de petits filets ou dragues, et des bennes (des genres de pinces).
Pour chaque spécimen collecté, le défi consiste ensuite pour les taxonomistes à en identifier l’espèce avec un bon niveau de confiance. Puis on vérifie dans les bases internationales que cette espèce n’est pas déjà en cours de séquençage dans un autre programme. Si ce n’est pas le cas, on poursuit vers la phase suivante : après une anesthésie puis une euthanasie si ce sont des animaux, on prend des photos de haute qualité pour conserver le plus d’information morphologique possible. Après un nettoyage du spécimen pour éviter de prélever d’autres organismes associés, on réalise des prélèvements de tissus qui sont conservés dans des tubes et immédiatement congelés à très basse température dans de l’azote liquide.
Toute l’opération est une course contre la montre, car l’ADN se dégradant rapidement, il faut aller vite entre la collecte des spécimens et la congélation des échantillons. Les tubes seront ensuite envoyés au Génoscope où l’ADN sera extrait puis séquencé, et le génome assemblé.
Collecte d'organismes sur le Louis Fage lors du projet DIVE-Sea à Dinard
© Antoine Merlet
Prélèvement d'échantillons sur une raie lors du projet DIVE-Sea à Dinard
© Antoine Merlet
Tri de spécimens lors du projet DIVE-Sea à Dinard
© Antoine Merlet
Collecte d'organismes en plongée lors de la mission LPRIG en Guadeloupe
© Benoît GouillieuxEn quoi ces données sont-elles cruciales ?
Ces données vont constituer une mine d’informations considérable pour étudier l’incroyable diversité des organismes marins, qu’il s’agisse de leur morphologie, de leur fonctionnement d’un point de vue biologique ou encore de leur répartition. Le séquençage de génomes de référence, c’est-à-dire de génomes les plus complets possibles et représentatifs de leur espèce, va nous permettre de comprendre l’histoire évolutive du vivant et les spécificités des nombreuses lignées évolutives marines. Ces génomes seront déterminants pour étudier le développement des organismes, leurs fonctions écologiques et leurs inter-relations. Les génomes de référence sont également des outils majeurs pour la gestion des populations des espèces exploitées par la pêche ou des espèces invasives. Nous espérons qu’ATLASea nous aide aussi à affiner l’hypothèse selon laquelle des populations d’une espèce présente dans l'Atlantique et la Méditerranée seraient souvent des espèces différentes, bien que se ressemblant comme deux gouttes d’eau (salée !).
En outre, ATLASea vient de lancer son premier appel à projet pour étudier les voies de synthèse de molécules provenant d’espèces marines, qui sont intéressantes pour des secteurs comme la santé ou l’alimentation. En effet, la compréhension de leurs voies de synthèse permettrait de produire artificiellement ces molécules qui nous seraient utiles sans surexploiter les espèces qui les produisent.
Felimida luteorosa, espèce séquencée, collectée lors de la mission Golfe du Lion à Leucate
© Gilles Devauchelle
Eriphia verrucosa, espèce séquencée, collectée lors de la mission Golfe du Lion à Leucate
© Laure CorbariEst-ce que le projet avance bien ? Rencontrez-vous des difficultés ?
En deux ans nous avons collecté, identifié et préparé des échantillons de près de 2 000 espèces différentes, on peut donc dire que le projet avance bien ! Mais de nombreux défis vont se poser : avec ce nombre important d’espèces collectées, nous risquons de ramener de moins en moins de nouvelles espèces pour le programme. En outre, la majorité des espèces marines appartiennent à ce que l’on appelle la biodiversité négligée. Ce sont souvent des espèces de petite taille, difficiles à collecter et à identifier. Plus les spécimens sont petits, plus il est difficile d’obtenir une quantité suffisante d’ADN pour réaliser un génome de référence. Ce sont donc deux défis majeurs qu’il va falloir relever.
Nautile (Nautilus macromphalus), espèce séquencée, collectée lors de la mission Kanameco en Nouvelle-Calédonie
© Mélanie Van WeddingenQuelle espèce marque le 100e génome identifié ?
Le 100e génome séquencé par ATLASea est celui d’un nautile (Nautilus macromphalus), un mollusque céphalopode. C’est la plus petite des 7 espèces de nautiles actuelles, et celle-ci est endémique de Nouvelle-Calédonie (ce qui veut dire qu’elle n’est présente que dans cette zone géographique). Le spécimen a été récolté pendant la mission Kanameco en mars 2024, et sa coquille a intégré les collections naturalistes du Muséum. Les nautiles sont des animaux fascinants car ils présentent une ressemblance avec des espèces qui existaient il y a plus de 400 millions d’années, ce qui les font qualifier à tort de "fossile vivant". Cette espèce est emblématique de la biodiversité profonde de Nouvelle-Calédonie. Il a également une importance culturelle forte : il figure sur le logo du gouvernement local et, associé au pin colonnaire, autre espèce endémique, sur l’emblème non officiel de Nouvelle-Calédonie. Les 99 autres espèces dont le génome a été déjà séquencé représentent bien la diversité des lignées marines, avec notamment des poissons, des mollusques, des annélides, des cnidaires, des arthropodes, des algues rouges... Ces espèces ont été collectées lors de missions à Roscoff, Marseille, Leucate, Dinard, en Guadeloupe et en Nouvelle-Calédonie.
Actualité rédigée par Victoria Briand, rédactrice au Muséum national d'Histoire naturelle.
Entretien avec
Bertrand Bed'hom
Professeur du Muséum national d'Histoire naturelle (Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité - UMR 7205)
Les 100 espèces dont le génome a été séquencé
100 espèces séquencées par ATLASea
© Montage : Mélanie Van WeddingenRessources
Les données du programme ATLASea sont disponible sur le site ATLASeaexplorer.
Retrouvez la publication du CNRS concernant les 100 premiers génomes séquencés par ATLASea.
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