Qu’est-ce qu’une momie ?
Une momie est un cadavre, d’humain ou de tout autre animal, qui a été préservé de la décomposition de façon partielle ou totale. Cette préservation peut être accidentelle ou souhaitée, elle peut également être permanente ou temporaire. Les momies existent depuis environ 9 000 ans, et se trouvent dans le monde entier.
Depuis quand y a-t-il des momies ?
Lorsque l’on parle de momie, le premier cliché qui vient en tête est celui de l’Égypte antique, où des défunts momifiés étaient conservés pour l’éternité et ensevelis dans des tombeaux, sous des pyramides. Pour autant, il existe un très grand nombre de momifications à travers le monde, certaines communautés la pratiquant bien avant les premières dynasties pharaoniques, chacune ayant ses spécificités. Alors que les plus anciennes sépultures connues à ce jour datent d’il y a environ 100 000 ans, les Chinchorros, au nord de l’actuel Chili, sont les premiers (connus à ce jour) à avoir pratiqué la momification de façon sophistiquée et artificielle. En effet, ils mettaient en place une sorte de "reconstruction" du corps du défunt, le traitant avec un grand respect.
Il faut avoir en tête que dans l'histoire, on retrouve ce rite funéraire sur tous les continents, et qu’il existe encore aujourd’hui des rituels qui incluent ce processus. Pour autant, toute momification n’est pas forcément intentionnelle ou intrusive.
Accidentelle et naturelle
La momification est en effet un processus aux techniques très diversifiées, qui peut être parfois souhaité et parfois le fruit du hasard. On considère qu’une momification est naturelle lorsqu’elle a lieu sans que les humains n’interviennent directement sur le corps, ce qui ne signifie pas pour autant que cette momification est accidentelle ! Certains groupes, comme les Inuits du 15e siècle de Qilakitsoq au Groenland, avaient bien compris que placer les corps dans une grotte particulièrement fraîche permettait de bien les préserver. C’était un choix volontaire de leur part que de favoriser cette conservation et donc de disposer les corps spécifiquement là. Sans qu’une technique intrusive ne soit particulièrement mise en place, cette momification restait souhaitée et activement recherchée : elle est considérée comme naturelle et intentionnelle.
D’autres corps particulièrement bien préservés ont été momifiés sans qu’il y ait d’intention de conserver le corps, ces momies sont alors dites "accidentelles". C’est le cas par exemple de la momie d’Ötzi, souvent prénommé "homme des glaces", assassiné au Néolithique (il y a plus de 5 300 ans) dans le massif de l’Ötzal, dans les Alpes. Resté sur place après avoir été tué, il n’a pas reçu de soins et n’a pas eu de sépulture, mais sa dépouille s’est particulièrement bien conservée. En effet, son corps fut préservé par le froid du glacier, de manière tout à fait accidentelle.
Du rite funéraire à la momification
Lorsqu’elle est volontaire, la momification a pour objectif de conserver ce qui devrait disparaître, de faire demeurer à l’identique un corps qui est censé se décomposer. Ce choix, qui rompt la limite entre vivant et mort, est davantage celui d’une société de vivants. Les motivations menant à la pratique de la momification peuvent être extrêmement variées, allant de considérations idéologiques ou religieuses, mais aussi à des raisons purement pratiques.
À l’origine de ce terme
Page extraite de la Nomenclature des couleurs pour les naturalistes de Robert Ridgway, présentant le "brun momie"
C0 Internet Archive Book ImagesC’est au Moyen Âge que le terme "momie" fait son apparition en Europe. Il représente alors la "substance bitumineuse utilisée pour l’embaumement des cadavres". Ce terme se présente comme une référence directe au terme arabe "mūmiyā", le mélange de bitume et de poix utilisé pour embaumer. En Europe, le terme "momie" se rapporte donc dans un premier temps au baume tiré des corps des défunts (particulièrement égyptiens) utilisés en médecine ou comme pigment chez les peintres. Ce n’est qu’au 16e siècle que ce terme se rapportera au corps desséché et embaumé.
Comment s’effectue la momification ?
Après le décès d’un individu, plusieurs processus naturels se mettent à l’œuvre, contribuant à la décomposition du corps. Tout d’abord, les enzymes intracellulaires cassent les molécules de l’organisme. Les bactéries de la microflore jouent également un rôle essentiel, sans compter les insectes nécrophages qui participent aussi de la décomposition du corps dès les premiers instants après le décès.
Ainsi, pour que le corps d’un défunt puisse durer dans le temps et procéder à sa momification, il faut que ces phénomènes soient stoppés. Pour ce faire, de nombreux processus de momification existent et peuvent éventuellement être combinés.
La dessiccation
La dessiccation consiste à favoriser la conservation du corps par l’évaporation ou l’absorption d’eau. Le corps est généralement laissé à l’air libre, sous le soleil, dans une position qui permet aux fluides de s’écouler. Il peut également être enfoui dans le sable dans un climat désertique. Cette pratique est particulièrement courante dans des climats chauds comme en Égypte, en Polynésie, au Sahel, dans les déserts de l’Atacama ou encore du Taklamakan en Chine. La dessiccation peut se faire également par la seule absorption de l’humidité du corps, notamment en utilisant des sédiments qui captent l’eau et chargés en calcaire, sel, nitrate ou arsenic. Cette action, volontaire, n’est plus "naturelle" mais bien la preuve d’un geste funéraire conscientisé.
Le fumage ou boucanage
Cette méthode volontaire permettant la conservation des corps consiste à dessécher les corps à haute température. Chez les anciens Guanches des îles Canaries, après avoir éviscéré les corps en partie ou totalité, et après les avoir enduits de graisses animales et végétales, les corps sont boucanés en les exposant à la fumée d'un feu. Cette action bloque l’action des enzymes qui favorisent la décomposition, mais aussi celle des insectes et micro-organismes qui y participent.
Le froid (cryodessiccation ou congélation)
Le froid peut lui aussi provoquer une déshydratation : l’eau s’évapore à l’état gazeux du corps et l’assèche. Sans déshydratation, le froid peut provoquer une congélation du cadavre – ce qui peut représenter un autre moyen de conservation. C’est par cette méthode (souvent accidentelle) que l’on retrouve des dépouilles presque intactes sur les sommets des Andes et aussi les défunts de l’expédition arctique de John Franklin (morts en 1848).
Le tannage
On dit qu’une peau est tannée lorsque la présence d’acides bloque l’action des enzymes en cause dans la décomposition, et empêche les bactéries de se développer. C’est ainsi qu’en Europe du Nord, des corps immergés dans des tourbières ont pu être préservés par l’acide tannique secrété par les mousses qui s'y trouvent (les sphaignes). Des cercueils en chêne, sécrétant de l’acide tannique, peuvent également être à l’origine d’une momification par tannage, comme les 3 défunts de Borum Eshøj au Danemark (âge du Bronze).
L’embaumement
Pour conserver le cadavre, un autre processus consiste à mélanger divers produits utilisés pour enduire ou imprégner le corps, voire remplir les cavités naturelles (préalablement vidées ou non). Il peut s’agir de pâte noire au manganèse, comme en Amérique latine précolombienne, de chaux, de résine ou d'un sel naturel comme le natron en Égypte antique, etc. Ce procédé vient en complément d’un autre et ne peut pas, en général, suffire à lui seul.
Enveloppes et contenants hermétiques
Pour conserver au mieux, un autre processus utilisé est celui de l’enveloppement. Cette technique permet de créer un milieu confiné et une raréfaction de l’oxygène autour du cadavre. Des bandelettes, des tissus ou des couches de vannerie sont utilisées pour faire une barrière hermétique autour du corps. De la même façon, un contenant comme un cercueil en plomb agit de manière efficace.
L’ablation des viscères
Cette technique, pratiquée largement dans l’Égypte antique mais aussi en Italie ou pour la royauté française, consiste à enlever certains organes internes pour éviter l’accélération de la décomposition. Les poumons, les viscères de l’abdomen, le cerveau voire certains muscles peuvent être enlevés du corps du défunt pour favoriser la momification.
Injection de produits conservateurs
Pour conserver le cadavre, un autre processus consiste à injecter des produits antiseptiques (fixateurs et conservateurs) dans les vaisseaux sanguins, tous vidés des liquides qu’ils contiennent. Depuis le 19e siècle, d’autres fluides conservateurs sont utilisés par la thanatopraxie contemporaine. Le plus connu d’entre eux est le formaldéhyde (ou "formol"), qui est en cours d’interdiction.
Les tourbières et leurs momies
Grottes Guanche dans les îles Canaries
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Illustration sur un sarcophage égyptien datant de 525-332 av. J.-C. Anubis supervise le processus de momification. Sous le lit se trouvent les quatre vases canopes, destinés à recevoir les organes du défunt.
CC BY-SA 2.0 André from Amsterdam, The NetherlandsLa momification, étape ou finalité ?
La momification n’est pas pour toujours conçue pour être éternelle : selon les civilisations et les périodes, le corps peut être momifié pour une courte période, en tant qu'étape au sein d’un processus funéraire, pour plusieurs années… ou pour l’éternité.
La momification comme étape temporaire
La momification définitive n’est pas toujours l’objectif final du rite funéraire. C’est notamment le cas chez les populations qui "montrent" le corps du défunt dans toute une région, pour que chacun puisse constater le décès, assurer la succession du pouvoir, mais aussi rendre hommage. La momie intensifie la proximité entre vivants et morts et permet à une communauté d’effectuer les rituels idéologiques et symboliques permis par la préservation intentionnelle du corps du défunt. Hérodote, historien de Grèce antique, évoque par exemple l’embaumement des rois scythes. Cela permettait de présenter le roi défunt à ses sujets lors d’une visite de son vaste territoire avant qu’il soit inhumé, ce qui pouvait durer plusieurs années. Le pouvoir était ainsi maintenu et la supériorité royale assise. La momification est alors "pratique", elle permet le transport du corps sans qu’il se détériore.
La momification comme finalité
La momification peut également être la finalité du processus funéraire et l’objectif final. Cela est notamment le cas chez les sociétés qui pensent que seule l'intégrité d’un corps permet au défunt d’accéder à une vie après la mort. Dans ces cas-là, la momification détient une forte dimension symbolique et idéologique, voire religieuse. Ainsi, en Égypte antique ou chez les Chinchorros, des techniques très complexes étaient mises en place pour préserver les défunts. Traitées avec respect, les momies devenaient garantes de la poursuite de la vie après la mort, transformant l’ancien corps en un nouveau qui peut continuer à abriter l’esprit du défunt.
La momification comme rituel populaire ou élitiste
Selon les époques et les cultures, le rituel de la momification ne s’adressait pas forcément à tout type d’individus. Chez les Chinchorros, pionniers en matière de momification artificielle, cette pratique s’adressait à un large éventail d’individus, y compris des enfants. Chez les Égyptiens, la pratique sera d’abord réservée aux plus aisés (royauté et élite), avant que des techniques moins coûteuses rendent la pratique accessible à toutes les classes sociales. À l’inverse, chez les Guanches, vers 2 000 avant J.-C. la momification restera toujours réservée à une élite. Au Moyen Âge et à l’époque moderne, en Europe, la momification joue un rôle crucial et affirme la distinction sociale d’une élite royale et aristocratique. Jusqu’à nos jours, les papes sont embaumés et leur bonne conservation témoigne de leur sainteté (on peut encore voir Jean XXIII à Saint-Pierre de Rome, dans son cercueil de verre).
À partir du 19e siècle, l’embaumement accompagne un mouvement général, en particulier dans la bourgeoisie européenne, qui tend à conserver des souvenirs tangibles des défunts comme des cheveux ou des moulages du visage.
Héritière du culte des saints et des reliques, la momification se perpétue au 20e siècle pour des dirigeants et des grands personnages. Cette pratique sert au sein d’un culte de la personnalité : Lénine, embaumé depuis 1924, est encore visible, exposé dans son mausolée de la place Rouge ; Eva Perón, morte en Argentine en 1952, fut exposée au public pendant 3 ans ; on peut encore voir les corps de Mao (1976), d’Hô Chi Minh (1969) ou de Kim Jong-il (2011).
La technique de l’embaumement quitte la sphère publique pour répondre à des demandes privées de familles bourgeoises pouvant se payer ce type de soins. Parallèlement, la volonté de présenter le défunt lors de la cérémonie funéraire et l’allongement des délais entre décès et funérailles ont rendu la conservation temporaire des corps assez courante de nos jours. Les baumes autrefois "naturels" sont remplacés par des produits chimiques de conservation en injection, tandis que la cosmétique fait son apparition pour embellir le défunt.
Pour autant, cet embaumement privé ne prétend jamais à une conservation éternelle mais vise à préserver le corps jusqu’aux funérailles. En 1963, le terme de "thanatopraxie" est utilisé par Jacques Marette et André Chatillon pour désigner les pratiques de conservation temporaire.
Comment se décompose le corps après la mort ?
Cet article a été rédigé par Victoria Briand, rédactrice au Muséum national d'Histoire naturelle.
Relecture scientifique
Éloïse Quétel
Responsable des collections médicales et d’anatomie pathologique au sein du Pôle Collections scientifiques et Patrimoine de Sorbonne Université ; co-commissaire scientifique de l’exposition Momies au Musée de l’Homme.
Pascal Sellier
Directeur de recherche émérite au CNRS et chargé de recherche au Muséum national d'Histoire naturelle - Éco-anthropologie (UMR 7206), et responsable d’enseignement à l’université Paris 1 ; co-commissaire scientifique de l’exposition Momies au Musée de l’Homme.
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