La momification chez les Guanche
Les Guanche, peuple autochtone des îles Canaries, pratiquaient une momification et des rites singuliers. Boucanés puis emmaillotés dans des peaux de chèvres, les corps des défunts étaient ensuite placés dans des grottes. De nombreuses inconnues entourent encore ces rituels, car peu de momies Guanche ont été conservées, et les rares témoignages arrivés jusqu’à nous sont ceux des colons espagnols qui ont décimé ce peuple et fait disparaître cette civilisation.
Des techniques de momification originales
Les momies Guanche de l’île Ténérife, aux Canaries, captent d’abord l’attention par leur aspect. Elles affichent une teinte ocre-rouge uniforme dans laquelle leur carnation se confond avec celle des bandes de peaux d’animaux qui les entourent. Ce rendu unique est dû à un processus de momification qui mêle différentes techniques.
Des dépouilles asséchées au feu et au soleil...
Le corps du défunt est d’abord éviscéré puis boucané, c’est-à-dire desséché en étant exposé à la chaleur du soleil le jour, à celle du feu la nuit. Auparavant, le mort est soigneusement lavé à l’eau salée puis oint d’un mélange à base de graisse de mouton ou de chèvre, d’herbes aromatiques, d’écorce de pin, de résine de thé et autres éléments végétaux accélérant la dessiccation.
... et entourées de bandes de peaux d’animaux
Les onguents à base de graisse animale et de plantes, ainsi que l’exposition au feu, sont utilisés par d’autres civilisations dans le monde. Mais on n’en connaît nul autre qui complète ce processus en entourant le corps de bandes de peaux tannées, en l’occurrence de chèvre ou de mouton. Chez les Guanche, ce procédé est même réservé aux seules momies trouvées sur l’île de Ténérife. Les défunts momifiés des Guanche qui vivaient sur l’île voisine de Grand Canarie sont, eux, enveloppés dans des nattes de roseau et déposés dans un arbre creux. Ceux retrouvés dans des grottes de La Palma ont subi une momification naturelle.
Des grottes pour sépulture
Une fois l’embaumement achevé, les momies sont portées à dos d’humain jusque dans des grottes peu accessibles. Là, elles sont alignées debout contre la paroi ; l’entrée est scellée avec des pierres et de la boue afin de protéger les défunts contre les intempéries et les animaux prédateurs.
Des rites qui reflètent les croyances et organisations de la communauté
Illustration représentant les grottes sépulcrales des Guanche à Ténérife (The Guanches of Tenerife, Sir Clements Markham - The Hakluyt society, 1907)
© California Digital LibraryL’esprit de famille
Les Guanche de Ténérife se distinguent par leurs rites mortuaires. Un prêtre officiait à la préparation initiale du corps, mais, ensuite, ce sont les familles qui emmaillotaient le défunt dans des morceaux de peaux tannées. L’intervention des familles démontre le lien étroit qui unissait les membres de cette petite communauté pastorale. Le traitement des morts témoigne d’une hiérarchie sociale : la momification semble réservée à une élite, celle des familles royales appelées « Mencey ». Plus le rang social est élevé, plus la quantité de peaux entourant le corps est importante. Toutefois, du fait de leur population restreinte, réunie sur un territoire réduit, l’ensemble des Guanche se côtoyaient certainement de près. Une particularité anatomique observée sur la momie de la « jeune reine Guanche », conservée au Musée de l’Homme, laisse d’ailleurs penser que les nobles participaient eux aussi aux travaux paysans.
Traitements genrés
La préparation finale des morts interpelle également par son organisation genrée. Les femmes s’occupent des corps des femmes, les hommes de ceux de leurs homologues. La disposition des corps suit aussi des règles distinctes : les femmes sont présentées avec les mains jointes sur le bassin, les hommes les bras étendus le long des cuisses.
Une reine sauvée des eaux
La « jeune reine Guanche » est une momie conservée au Musée de l’Homme. Son état de conservation, tout comme son parcours, lui confèrent une valeur historique particulière.
Elle a été découverte sur l’île de Ténérife en 1812 par un cueilleur d’orseille, dans une grotte à flanc de falaise. Son rang n’est pas attesté, mais le nombre important de portions de peaux qui l’entourent plaide pour une position sociale élevée. Reine ou pas, son destin sort du commun. Cette momie a été sauvée du naufrage du vapeur Le Phocéen qui la transportait vers la France, en 1842, pour y être vendue par le collectionneur Lhomme Bouglainval. Ce dernier l’a finalement cédée contre dette à un imprimeur qui l’a par la suite confiée au Muséum.
En savoir plus
La momie de la jeune reine Guanche
Un secret bien gardé
Les informations sur le processus rituel des Guanche sont rares : sa transmission reposait sur des échanges oraux et nous ne connaissons à ce jour aucun écrit originel immortalisant les étapes de ces rites funéraires.
Un silence hérité de la colonisation
Les lacunes persistant sur les rites funéraires Guanche sont notamment l’héritage de la colonisation par les Espagnols au XVe siècle. La majorité de la population périt en combattant les colons, tandis que nombre de survivants furent réduits en esclavage. Dans ce contexte, les autochtones furent probablement peu enclins à partager leurs pratiques culturelles, et encore moins l’emplacement des grottes sépulcrales dans lesquelles reposaient leurs ancêtres.
Des bergers, des apiculteurs ou des cueilleurs qui ont découvert ces lieux par hasard ont malmené les momies, brisées, brûlées ou jetées à la mer. Les vestiges restants ont ensuite été pillés et pour partie envoyés à l’étranger dans des musées ou des collections privées.
Enfin, les colons ont voulu imposer la religion catholique. Cette démarche d’évangélisation impliquait souvent d’effacer les traces mémorielles ou physiques des croyances et des rites ancestraux.
Des momies rares
Malgré l’engouement pour les momies qui a prévalu au XIXe siècle et conduit à intensifier les fouilles et le commerce de ces restes humains, seules 100 à 300 momies Guanche seraient parvenues jusqu’à nous. Non seulement leur nombre est incertain, mais il est bien faible comparé aux milliers de momies égyptiennes conservées de par le monde.
Cette rareté, due à la fois à la taille réduite de la population et à la destruction massive des sépultures, réduit la quantité d’éléments disponibles pour la recherche.
Relecture scientifique
Éloïse Quétel
Responsable des collections médicales et d’anatomie pathologique au sein du Pôle Collections scientifiques et Patrimoine de Sorbonne Université ; co-commissaire scientifique de l’exposition Momies au Musée de l’Homme.
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