Comment la biodiversité secrète transforme nos villes

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Publié le 22 octobre 2025

Sous les trottoirs, le long des murs et sur les toits, une vie insoupçonnée s’épanouit. Loin d’être des déserts inhabités, les villes hébergent une biodiversité riche et complexe, essentielle à l’équilibre des métropoles et au bien-être des habitants. 

La biodiversité urbaine : un patrimoine vivant et inattendu

Une richesse insoupçonnée

Si les villes ont été construites principalement par et pour les êtres humains, elles abritent néanmoins une diversité remarquable d’organismes. Cette biodiversité inclut des plantes, des micro-organismes, des mammifères comme le hérisson ou l’écureuil, des oiseaux, ainsi qu’une grande variété d’insectes et autres invertébrés. Ces espèces s’adaptent aux contraintes urbaines et contribuent à former un écosystème urbain fonctionnel, où chaque organisme occupe une fonction écologique spécifique.

Des stratégies d’adaptation uniques

Pour pouvoir survivre dans des espaces hostiles, les espèces doivent être capables de s’adapter constamment à leur environnement. En ville, elles ont peu d’espace pour s’épanouir. Survivre dans des fentes de béton est une gageure, boucler son cycle de vie, un exploit !  Pour pouvoir assurer leur fécondation, certaines plantes recourent davantage à l’autogamie pour pallier l’absence d’insectes pollinisateurs. Pour éviter d’envoyer leurs graines dans des zones où le sol est totalement infertile, d’autres produisent plus de graines dépourvues de pappus et donc moins mobiles que celles situées à la campagne, comme la Crépide de Nîmes (Crepis sancta). Ces exemples illustrent des adaptations évolutives spécifiquement induites par le milieu urbain. Ces comportements montrent que la flore et la faune urbaines se distinguent clairement de leurs homologues rurales, même si certaines plantes urbaines, comme la cymbalaire des murailles (Cymbalaria muralis) ou le pissenlit (Taraxacum sp.), poussent sur les murs et se comportent un peu en ville comme lorsqu’elles vivent dans des falaises naturelles.  

Adaptée au béton

La Cymbalaire des murailles (Cymbalaria muralis), bien adaptée à la vie sur parois verticales, oriente ses fruits vers les fissures des murs. Ainsi ses graines évitent de tomber au sol et germent dans des micro-espaces favorables, expliquant sa remarquable réussite en ville.

Crépis de Nîmes (Crepis sancta)

CC BY-NC Damiano Sivero

Cymbalaire des murailles (Cymbalaria muralis)

CC BY Naelin

Des organismes fragiles mais résilients

Malgré sa richesse, la biodiversité urbaine reste soumise à de fortes contraintes : pollution, piétinement, écrasement, fragmentation des habitats et imperméabilisation des sols. 
La réglementation récente, comme la loi Labbé (2017) interdisant l’usage des pesticides sur la voie publique, a favorisé le retour de nombreuses espèces spontanées. Ainsi, la biodiversité des rues reconquiert les villes comme Paris. Les comparaisons montrent d’ailleurs qu’elle s’est bien transformée depuis le XIXᵉ siècle, avec aujourd’hui une moyenne de trente espèces végétales différentes par trottoir, contre seulement cinq à l’époque hygiéniste du préfet Haussmann (d’après Joseph Vallot en 1884, voir ci-dessous). 

Les services écosystémiques de la nature en ville

Régulation climatique et dépollution

Les plantes urbaines jouent un rôle crucial dans l’environnement urbain : la régulation des températures et la qualité de l’air par exemple. Les arbres, en particulier, abaissent la température ambiante de plusieurs degrés en période de canicule grâce à l’évapotranspiration, et projettent une ombre salvatrice. Les végétaux captent également une partie des polluants atmosphériques et absorbent du CO2, contribuant à la dépollution et au stockage du carbone, éléments essentiels à la lutte contre le changement climatique. Pour autant, l’écosystème urbain ne se limite pas aux arbres plantés et aux parterres de fleurs décoratives. Les plantes sauvages locales et spontanées forment une grande partie des cortèges, constituent la base fonctionnelle de l’écosystème et assurent sa résilience. La culture d’espèces ornementales exotiques, même en grand nombre, est moins efficace pour former un écosystème dynamique que la présence d’orties, de lamiers ou d’autres espèces locales.

Santé et bien-être des citadins

Il faut également noter que la présence de la nature en ville a un impact direct sur la santé humaine. Les patients hospitalisés se rétablissent plus rapidement lorsque leurs fenêtres donnent sur des espaces verts plutôt que sur les murs des bâtiments alentours. De manière générale, les allergies, les maladies cardiovasculaires ou nerveuses sont moins fréquentes dans les quartiers bien pourvus en biodiversité. Ainsi l’absence de nature dans certaines zones urbaines constitue une injustice environnementale qui accentue les inégalités sociales.

Vers une ville idéale

Une ville habitable et résiliente repose sur un écosystème urbain fonctionnel :

  • une trame verte vaste, relativement continue, connectant parcs, jardins et autres espaces verts par des structures linéaires végétalisées (haies, arbres d’alignements, bandes herbacées…) ;
  • une gestion douce de la nature, laissant de la place aux espèces locales et proscrivant l’emploi de pesticides ;
  • l’acceptation de la diversité des espèces y compris des moins aimées, comme les rats ou les moustiques, qui participent à l’équilibre écologique et dont les populations seront d’autant mieux régulées que l’écosystème sera fonctionnel. 

 
Plus les plantes et animaux prospèrent, plus la ville devient agréable, fraîche en été, et saine pour les habitants. 

Espace vert à Paris

© Michael - stock.adobe.com

Les sciences participatives transforment le regard sur la ville

Le programme Sauvages de ma rue mobilise les citoyens pour recenser la flore urbaine. Les habitants identifient les espèces présentes dans leur quartier et transmettent leurs observations aux chercheurs. Cette initiative permet de collecter des données à grande échelle, d’évaluer l’impact des aménagements urbains et de mesurer les changements de biodiversité au fil du temps.

Des résultats éclairants

Les relevés montrent que la biodiversité est plus riche :

  • le long des trottoirs équipés de pieds d’arbre, qui servent de corridors pour les plantes, les insectes et autres espèces du sol à la base du fonctionnement de l’écosystème ;
  • dans les rues bordant des espaces verts, qui constituent des réservoirs de graines pour la flore des anfractuosités du bitume ;
  • dans les zones où le bétonnage est limité, permettant aux espèces spontanées de coloniser des sols plus accueillants.

Les comparaisons historiques avec les relevés de Joseph Vallot (1884) dans des rues de Paris montrent que certaines espèces ont disparu de ces espaces, d’autres sont arrivées et que la flore actuelle est mieux adaptée aux températures plus élevées probablement sous l’effet du réchauffement climatique (+3 °C en moyenne depuis 1884 à Paris).

Éducation et sensibilisation

L’implication des citoyens modifie leur perception de l’environnement. 
D’après leurs retours, reconnaître les espèces locales incite à mieux les protéger et à mieux accepter la renaturation des villes. 
Dans les classes, la participation à des programmes comme Vigie-Nature École semble induire une sensibilité accrue des enfants aux espèces vivantes de leurs cours. Ainsi, la science participative permet non seulement des avancées dans le domaine scientifique de l’écologie urbaine, mais transforme aussi le rapport des habitants à leur environnement. 

Découvrez un podcast avec Nathalie Machon

Cet article a été rédigé par Victoria Briand, rédactrice au Muséum national d'Histoire naturelle.

Relecture scientifique et participation

Nathalie Machon

Spécialiste en écologie urbaine, coordinatrice du programme de sciences participatives « Sauvages de ma rue » et Professeure du Muséum national d'Histoire naturelle

Références

  • Programme Sauvages de ma rue de Vigie-Nature, Muséum national d’Histoire naturelle

  • Machon N., CESCO, MNHN, publications 2016-2020 sur l’écologie urbaine et les adaptations des plantes spontanées

  • Valot J.,1884, Flore des rues de Paris, 

  • Loi Labbé, 2017, Interdiction des produits phytosanitaires sur la voie publique

  • Machon et al., 2011 et 2012, Sauvages de ma Rue, Ed du Passage

  • Clergeau P. et Machon N., 2022, Où se cache la biodiversité en ville ?, Ed Quae

  • Machon N. et al., 2025, Écologie urbaine, Connaissances, enjeux et défis de la biodiversité en ville, Ed Quae