Printemps chauds : quelles conséquences pour les oiseaux ?
Alors que les vagues de chaleur printanières deviennent de plus en plus difficiles à supporter, notamment dans les grandes villes, une question vient tout naturellement à l’esprit : l’espèce humaine est-elle la seule à pâtir de ces hausses de températures de plus en plus fréquentes ? On en parle avec Amaury Thepault, écologue au Muséum.
Si les effets du changement climatique sur le vivant sont déjà bien documentés, sur les insectes et les espèces marines notamment, une équipe de scientifiques du Muséum s’est également penchée sur le cas des passereaux, ce groupe d’oiseaux chanteurs représenté par plus de 200 espèces en France métropolitaine, dont les merles, les mésanges ou encore les pouillots. Leurs conclusions ont été publiées en octobre 2025 dans la revue Global Ecology and Biogeography.
Une étude sur plus de 300 000 oiseaux
Pour mieux comprendre les effets des printemps chauds sur les populations de passereaux, les scientifiques du Muséum se sont appuyés sur les données du Centre de recherches sur la biologie des populations d’oiseaux (CRBPO), une plateforme de sciences participatives dédiée au baguage et au suivi des oiseaux sauvages. Les données d’un peu plus de 300 000 individus, répartis sur 68 espèces et des centaines de sites dans toute la France métropolitaine, ont ainsi pu être récoltées, fournissant des informations précieuses sur la qualité de la reproduction de ces passereaux en France. Ces éléments ont ensuite pu être comparés aux anomalies de température et de sécheresse de ces trente dernières années.
Mésange bleue (Cyanistes caeruleus) au printemps
© Nitr - stock.adobe.com
Merle noir (Turdus merula) se rafraichissant dans un bassin.
© scooperdigital - stock.adobe.com« Avec ce maillage fin du territoire français, l’objectif est d’observer comment les populations de passereaux répondent aux hausses de température et de sécheresse, et si cette réponse varie en fonction de leur localisation, selon un gradient qui s’étend des populations du nord de la France jusqu’aux populations méditerranéennes », explique Amaury Thepault, doctorant en écologie au CESCO et à MECADEV et co-auteur de l’étude.
Des printemps chauds encore globalement bénéfiques à la reproduction des oiseaux
Résultat : pour l’équipe de recherche, les épisodes printaniers chauds et secs sont encore aujourd’hui, au global, favorables à la reproduction des passereaux en France. « Les vagues de froid tardives restent le facteur limitant majoritaire en zone tempérée », précise Amaury Thepault, pour qui les chutes drastiques de température au printemps sont souvent associées à un retard de ponte, une hausse de mortalité dans les nids et un nombre plus faible de juvéniles à l’envol. Les espèces analysées survivent ainsi généralement mieux au début du printemps, de mars à mai, lorsque les conditions sont plus chaudes que la moyenne.
Rouge gorge (Erithacus rubecula) se nourrissant d'insectes.
© FHoTo - stock.adobe.comPour l’écologue, ces corrélations positives entre température et reproduction étaient attendues : « Une sortie d’hiver plus douce est associée à une meilleure production végétale et à une plus grande quantité d’insectes disponible, qui est une source majeure de protéines pour les nichées. Il est donc tout à fait normal d’observer davantage de juvéniles atteindre l’envol dans ces conditions. » Cette meilleure reproduction est cependant moins marquée dans les régions du sud de la France, où les conditions moyennes sont déjà suffisamment chaudes. Sur ces sites, les bénéfices des printemps chauds semblent même atteindre un plateau, suggérant que les effets pourraient s’atténuer – voire s’inverser – si la température continue de grimper.
Les hirondelle rustiques (Hirundo rustica) sont des espèces migratrices de longue distance. Elles nichent souvent sous les toits de bâtiments.
© Юрій Балагула - stock.adobe.comPar ailleurs, « ces résultats ne sont valides que pour des milieux plutôt naturels, forestiers et humides, et ne dévoilent pas l’influence de ces anomalies sur la reproduction en milieux agricoles et urbains, où les conséquences pourraient être complètement opposées », nuance Amaury Thepault. En zone urbaine, certaines hirondelles nichant sous les toits se trouvent par exemple bien plus durement impactées que la moyenne par les fortes chaleurs.
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Le point de bascule est déjà atteint dans les régions les plus chaudes de France
Pour Amaury Thepault, cette tendance positive globale cache néanmoins des conclusions plus inquiétantes. En comparant plus finement les données entre la sortie d’hiver et le début de l’été, de nouvelles tendances semblent en effet apparaître. « En regardant plus précisément, nos analyses montrent un léger effet négatif de la température sur la seconde partie de la saison de reproduction, sur les mois de juin et de juillet », détaille le scientifique. Des conclusions qui indiquent qu’un point de bascule existe bel et bien, et que celui-ci est déjà atteint dans les régions les plus chaudes de France métropolitaine.
Comme d'autres espèces adaptées au froid, le bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula) subit plus durement les conséquences des printemps chauds.
© Johannes Jensås- stock.adobe.comUne sensibilité aux températures variable selon les espèces d’oiseaux
Plus important encore, ces effets de la chaleur sont également marqués par de fortes disparités à l’échelle des espèces. Celles-ci semblent notamment corrélées à leurs stratégies migratoires et à leurs affinités thermiques : « Au printemps, nous constatons que les migrateurs de longue distanceInfobulleLes migrateurs de longue distance rassemblent les espèces qui migrent au sud du Sahara, telles que l’hirondelle rustique ou la fauvette des jardins. ne semblent pas bénéficier des hautes températures, contrairement aux espèces résidentes ou migrant sur de plus courtes distances. Au début de l’été en revanche, ce sont plutôt les espèces adaptées au froid, telles que le pouillot fitis ou le bruant des roseaux, qui subissent davantage les anomalies climatiques », poursuit Amaury Thepault.
Le déclin des insectes impacte la survie des oiseaux
Pour expliquer ces phénomènes, l’équipe de recherche suggère notamment d’explorer la question de l’interdépendance des espèces. Le déclin des insectes pourrait en effet, en plus de ses autres conséquences, avoir une importance centrale dans la survie des jeunes passereaux. « Les insectes, comme les autres organismes ectothermesInfobulleUn organisme ectotherme ne produit pas de chaleur interne et dépend donc des sources extérieures de chaleur pour augmenter sa température. , sont particulièrement sensibles aux anomalies de température. Bien que les printemps chauds leur soient globalement favorables, un pic de chaleur particulièrement intense peut réduire leur abondance et donc logiquement aussi affaiblir les juvéniles qui en dépendent », pense l’écologue. Les migrateurs de longue distance, peu sensibles au changement climatique, voient également l’équilibre de leur reproduction bouleversé par ce mécanisme : le pic d’abondance des insectes intervenant plut tôt avec la chaleur, une désynchronisation apparaît parfois avec l’éclosion de leur nichée, dont la date est restée inchangée.
Dans la continuité de sa thèse, Amaury Thepault étudie aujourd’hui les conséquences des étés plus chauds sur la survie des oiseaux chanteurs. « On sait que les températures vont continuer à augmenter et que les anomalies de sécheresse atteindront des records au fil des ans. En été, où les pics de chaleur sont encore plus importants, les régions les plus au sud de l’Europe pourraient progressivement se comporter comme des milieux arides, avec une chute systématique de la survie des passereaux en conditions anormalement chaudes et sèches », pressent le scientifique.
Cet article a été rédigé par Jeanne Bourdier, rédactrice scientifique au Muséum national d'Histoire naturelle.
Relecture scientifique
Amaury Thepault
Doctorant en écologie au CESCO (UMR 7204) et à MECADEV (UMR 7179)
RÉFÉRENCE
A. Thepault, T. Adenot, R. Lorrilliere, P. Cuchot, and P.-Y. Henry. Warm or Dry Springs (Still) Boost the Reproduction of Most Temperate Songbirds. Global Ecology and Biogeography, 2025. https://doi.org/10.1111/geb.70138.
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