Qu'est-ce qu'une race ?

Lecture de 5 min

Publié le 26 janvier 2026

Une race, en sciences, est une catégorie d'individus d'une même espèce. Plus exactement, elle fut un rang formel donné à une catégorie (comme espèce, genre, famille, ordre, classe, etc., sont d'autres rangs formels de la classification). Au cours de l'histoire, le concept a été utilisé en domestication, élevage et zootechnie, ainsi qu'en histoire naturelle (principalement en zoologie et en anthropologie). Aujourd'hui, il faut bien admettre que le terme n'est plus utilisé qu'en élevage.

Dans ce contexte, c'est l'humain qui a sélectionné au sein d'une espèce des propriétés qui lui étaient utiles, et fabriqué des races domestiques. Chez les bovins, la race charolaise est spécialisée dans la production de viande, tandis que la race normande est "mixte", spécialisée conjointement dans la production de viande et de lait.

Le concept de "race" à l'épreuve

On n'utilise plus ce concept en zoologie. Il a été remplacé par le rang formel de sous-espèce, lorsque celle-ci est superposée à l'ancienne notion de race géographique (notion la plus courante), ou bien de race chromosomique (des exemples bien documentés existent chez les criquets ou les souris). Les limites de ces races sont arbitraires, comme celles de toute catégorie. Les plus diviseurs des zoologistes avaient utilisé la "règle des 75 %" : il suffit qu'un caractère distinctif soit présent chez 75 % des individus d'une région pour qu'on en fasse une sous-espèce. Ces pratiques se sont estompées sous le double avènement des approches phylogénétiques d'une part, et d'une approche génétique de la diversité d'autre part.

La première approche : phylogénétique

Les premières ont rendu caduque la nécessité des rangs formels. Un arbre phylogénétique est un graphe qui offre à examiner tous les degrés de parenté entre individus, qui sont autant de rangs implicites qui régissent alors l'emboîtement des catégories. Comme il peut y avoir virtuellement autant de catégories faites que de branches de l'arbre phylogénétique, la question de savoir s'il faut réunir des individus sous le rang formel de tribus, de sous-espèces, de sous-sous-espèces, de races, de variétés, etc. se complique vite. On l'aura compris, la question du rang formel arbitrairement donné à une communauté d'origine devient sans objet, car le rang est donné par l'arbre lui-même. Il n'est plus besoin de formaliser le rang : il est dessiné. L'examen de l'arbre restera toujours plus riche d'enseignements que l'usage de rangs formels associés à nos catégories. En outre, lorsque la figure qui exprime les relations entre être vivants tient autant de l'arbre que du réseau enchevêtré, du fait de l'interfécondité permanente… comme c'est le cas chez l'humain, la question qui se pose n'est plus de faire des catégories, mais de mesurer quelle est la proportion d'"arboricité" (treeness) au sein du réseau.

La seconde approche : génétique

La seconde approche — génétique — a montré, tout particulièrement en anthropologie, que les catégories faites à partir des traits phénotypiques externes ne recoupent pas les catégories faites à partir de tel ou tel marqueur génétique. Bref, tout se passe comme si le découpage de la diversité humaine en catégories dépendait du marqueur génétique examiné. Ce qui ferait des "races" ou "sous-espèces" humaines des catégories non robustes statistiquement, et donc inutiles pour décrire scientifiquement la diversité. L'ensemble des anthropologues généticiens a donc résolument tourné le dos à l'anthropologie biologique de la première moitié du XXe siècle pour examiner la diversité humaine exprimée en termes de liens. 

Ne pas céder à l'essentialisation

La race, conçue scientifiquement, ne peut pas être une essence. Elle n'exprime pas un déterminisme inhérent aux individus qui la composent, idée socle du racisme (le racisme procède de l'essentialisation d'une différence, dénigrée à dessein : ce n'est pas un outil de description scientifique, mais un outil de domination). L'essence, tout comme le destin, sont des notions incompatibles avec les sciences de l'évolution. 

Le besoin de décrire et catégoriser

Rappelons-le, la race, en science, est un rang formel donné à une catégorie (comme ordre, classe, etc.). Et les catégories restent fondamentales pour parvenir à parler de ce qui existe, et à décrire scientifiquement. Ce faisant, la science sait que toute catégorie est arbitraire, et qu'elle peut en changer si la rigueur dans la description du réel l'exige. Ce n'est pas un problème car l'important est ailleurs : on requiert de nos catégories que leur mise au point soit transparente, qu'elles soient cohérentes avec d'autres catégories co-produites, et qu'elles soient efficaces à réaliser le cahier des charges du classificateur, c'est-à-dire à réaliser ce qu'on lui demande de faire (parler de phylogénie). C'est le cas en zootechnieInfobulleScience liée au domaine de l'élevage., où la race est aujourd'hui une convention de langage. 

Il n'existe pas d'espèce ou de race supérieure

Les notions de « supérieur » ou d’« inférieur » sont des notions de valeur. Elles ne sont donc pas supposées intervenir dans les discours de faits relatifs à l’évolution biologique. Lorsque ces notions ont été utilisées, implicitement ou explicitement, par exemple dans l’anthropologie de la charnière du 19e et du 20e siècles, elles traduisaient une utilisation des sciences par l’idéologie… La science était alors entachée de préjugés. Cette anthropologie-là a été abondamment critiquée dans la seconde moitié du 20e siècle, et d’abord par les scientifiques eux-mêmes. Cependant, on trouve encore des zoologistes peu regardants sur leur vocabulaire, pour parler de « vertébrés inférieurs » et de « vertébrés supérieurs ». Ils s’inscrivent dans une tradition gradiste du milieu du 20e siècle, où les groupes d’organismes étaient constitués en raison d’un présumé « degré de complexité » (unicellulaires, invertébrés, vertébrés inférieurs et supérieurs…). Bien entendu, là aussi les préjugés règnent : en effet, on n’a jamais formalisé ce qu’on appelle la complexité.

Dans la seconde moitié du 20e siècle, l’approche phylogénétique du vivant a cassé les grades. Plutôt que de mettre les organismes sur une échelle de complexité, cette approche vise au contraire à spécifier « qui partage quoi avec qui », et donc « qui est apparenté à qui ». Sur les arbres d’apparentement ainsi construits, ce qui se passe sur une branche n’est pas jugé à l’aune de ce qui se passe sur notre branche propre. Dans un arbre phylogénétique, il n’y a plus d’« inférieurs » ni de « supérieurs ». Il n’y a que des degrés relatifs de cousinage. Il n’y a, en périphérie, que des trajectoires évolutives différentes entre elles, et vers la souche, des trajectoires communes.

Auteur

Guillaume Lecointre

Guillaume Lecointre

Systématicien, enseignant-chercheur et professeur du Muséum national d'Histoire naturelle - Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité (UMR 7205)

Extrait de l'ouvrage L'évolution, question d'actualité ? de Guillaume Lecointre, Éditions Quae, 2023

L'évolution, question d'actualité ?

L’évolution est le processus par lequel le vivant change, et se maintient tout en changeant. Il a d’abord été touché du doigt par quelques philosophes de l’Antiquité et ceux des lumières européennes, mais c’est au XIXe siècle que le phénomène fut réellement mis en évidence. L’humain a-t-il inventé l’évolution ? La nature est-elle « bien faite » ? Être parent, cela s’apprend-il ? Autant de questions intrigantes, parfois dérangeantes, grâce auxquelles l’auteur propose une découverte inédite et passionnante de l’évolution du vivant où se mêlent questions de société et découvertes scientifiques.

  • Éditions Quae
  • Collection : Enjeux sciences
  • Guillaume Lecointre (auteur)
  • 2e édition
  • 2023
  • 136 pages