Les sciences naturelles sont-elles vraiment objectives ?
Les sciences naturelles cherchent à décrire le vivant et la planète le plus objectivement possible. Pourtant les scientifiques ne travaillent jamais hors du monde : ils vivent dans une époque avec ses manières de penser, ses angles morts et ses croyances. Alors les sciences naturelles sont-elles vraiment objectives ?
Les sciences naturelles sont-elles vraiment objectives ?

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Contrairement aux objets abordés par les sciences exactes, le vivant ne se met pas en équation. Lorsqu’on se réfère aux organismes vivants, on quitte un monde strictement déterministe et prévisible pour un univers plutôt stochastique, c’est-à-dire où il y a une part de variabilité et donc d’incertitude.
En allant au-delà des impressions, les sciences naturelles visent à objectiver les phénomènes, notamment par des échantillonnages permettant un traitement statistique. Sans pour autant prétendre à l’objectivité complète :
La science essaye d’expliquer le monde naturel uniquement à partir des éléments tirés de ce monde naturel sans faire appel au surnaturel.
Bruno David, paléontologue, biologiste et ancien président du Muséum national d’Histoire naturelle
Faire avec l’objectivité de son temps
Il convient aussi de prendre en compte les limites de connaissances à un moment donné. Les scientifiques, comme leurs contemporains, sont imprégnés par le contexte social de leur époque et influencés par une certaine vision du monde.
L'histoire du Muséum national d’Histoire naturelle en témoigne : la construction des savoirs scientifiques est jalonnée de controverses qui ne trouvent parfois d'échappatoire que des siècles plus tard.
Prenons l’exemple de Georges Cuvier, grand naturaliste et anatomiste au Muséum national d’Histoire naturelle au XIXe siècle. Très croyant, Georges Cuvier n’est pas évolutionniste : il range les organismes dans des boîtes étanches, sans connexion entre elles : les vertébrés, les vers, les mollusques, etc. George Cuvier traverse pourtant un moment de l’histoire des sciences où l’accumulation des fossiles montre qu’il a existé des formes de vie très différentes des organismes actuels, tels que des dinosaures ou des reptiles marins. Si ces découvertes fragilisent sa vision fixiste du vivant, il trouve une manière de les conformer à sa vision du monde : il y aurait eu une succession de disparitions massives liées à des catastrophes, à chaque fois suivies d'une nouvelle création.
Avoir raison trop tôt
À la même époque, un grand scientifique s'oppose à la vision de Georges Cuvier : Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, qui défend une vision quasi holistique du vivant. Pour ce dernier, il existe des interconnexions entre tous les organismes, soit une conception déjà très moderne. Il défend d’ailleurs l'idée qu'« un homard ce n’est jamais qu’un vertébré retourné sur le dos ». Vision impensable pour l'époque, il faudra attendre les années 1980 pour que la génétique du développement lui donne raison.
Certaines découvertes mettent ainsi beaucoup de temps à être acceptées, en fonction de la pression que la société exerce (contexte politique, religieux, etc.), et notamment de celle exercée par les scientifiques qui défendent la théorie dominante.
Un autre exemple emblématique est celui du scientifique allemand Alfred Wegener, qui affirme en 1912 que les continents bougent. Ce n'est que soixante ans plus tard que sa théorie est confirmée par la découverte de la tectonique des plaques et la compréhension de la dérive des continents.
Quelles pressions subissent les scientifiques aujourd'hui ?
S’il peut toujours y avoir des pressions d’ordre religieux, on observe surtout des pressions économiques. Un exemple marquant est celui de l’industrie du tabac dans les années 1970, qui a nié, masqué puis a tenté d'édulcorer les effets nocifs du tabac sur la santé, allant même jusqu’à payer des scientifiques pour produire des études aux conclusions nuancées.
Une pression similaire s’exerce aujourd’hui avec des lobbys de l'agrochimie à travers le cas du glyphosate et autres produits phytosanitaires.
La démarche est toujours la même : on commence pas dire que c’est faux, ensuite que ça participe à un facteur de risque, mais que ce n’est pas le facteur dominant et, enfin, que c’est compliqué, qu’il faudrait faire beaucoup plus d’études et se donner le temps.
Bruno David
Ces pressions entravent l'activité des scientifiques et leur capacité à être entendus pour éviter des effets nocifs sur la durée ; de tels freins sont d'autant plus délétères lorsque le coût environnemental ou sanitaire se révèle bien supérieur aux pertes économiques immédiates.
Il existe également des pressions politiques, comme en Amérique du Nord où l’on va jusqu’à censurer certains termes, avec une liste de mots interdits ; à l'image de ce que la religion catholique faisait au sortir du Moyen Âge. Pour Bruno David, « c’est une forme de stérilisation de la science par la société et par le monde politique. C’est une forme d’obscurantisme ».
Comment la science parvient-elle à produire des connaissances de plus en plus robustes ?
La science est robuste grâce à l'existence d'une vaste communauté internationale de milliers de scientifiques capables d’échanger entre eux et de résister à la censure ; grâce à la validation par les pairs, c’est-à-dire que les résultats obtenus sont contrôlés par d’autres scientifiques ; et enfin par la médiatisation, une puissance de communication qui rend la science plus résiliente.
Aujourd'hui, la science est davantage interdisciplinaire. Ce dialogue entre les disciplines est essentiel pour répondre aux enjeux globaux, tels que les changements sociaux-environnementaux.
Tous ces facteurs participent à rendre la science plus résistante à des pressions extérieures.
Relecture scientifique
Bruno David
Paléontologue, biologiste et ancien président du Muséum national d’Histoire naturelle
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