Cuvier/Geoffroy Saint-Hilaire : la querelle de deux brillants scientifiques !

L’histoire des sciences, et celle du Muséum en particulier, est jalonnée de controverses dont plusieurs sont restées célèbres. À l’image de la querelle de deux brillants esprits — Cuvier et Saint-Hilaire — qui prit à son époque des proportions hors du commun.

En 1830, Georges Cuvier et Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, deux grands anatomistes du Muséum, s’opposent dans l’enceinte de l’Académie des sciences sur la question de l’unité du vivant. Que signifie la forme des organes et le fait qu’ils se ressemblent entre espèces ? Il s’ensuit pendant deux ans un véritable feuilleton de prises de paroles publiques dans lesquelles l’un critique les vues de l’autre, relayé par la presse et observé aux niveaux national et international.

Bertonnier, « Cuvier », XIXe siècle, estampe, 135x200 mm, PO 272

© MNHN

Boilly, « Institut Royal de France… Le Chevalier Geoffroy St Hilaire (Étienne)… », 1821, estampe, 240x605 mm, PO 1239

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Pour Cuvier, c’est leur fonction qui permet d’interpréter les organes. À des molaires coupantes de carnivore doivent correspondre ses griffes au bout des pattes : les fonctions sont corrélées entre elles au niveau d’organes qui ne sont pas nécessairement connectés. C’est la « loi de corrélation des organes ». Cuvier distingue quatre grands plans d’organisation du vivant — animaux vertébrés, articulés, rayonnés et mollusques —, si différents qu’ils en paraissent irréconciliables. Ce qui le confirme dans son fixisme.

Cuvier, Valenciennes, Vrolik, Quoy, Gaimard, Lapilaye, « La vache [roussette] » dans Notes et dessins originaux, calques et gravures relatifs aux squales, XVIIIe et XIXe siècle, dessin, Ms 1015

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À l’inverse, Geoffroy Saint-Hilaire cherche l’unité fondamentale parmi tous les vivants pour démontrer une organisation du vivant selon un plan unique. Le sens à donner à un organe n’est pas dans sa fonction, mais dans ses connexions avec les organes voisins. Ce qui permet d’en tracer les origines par-delà les formes et les fonctions. Il appelle « analogues » des organes connectés à d’autres de la même manière chez deux espèces, même si leur forme et leur fonction diffèrent. Par exemple, le radius de chauve-souris long, tubulaire et fin, et celui du dauphin court, massif et plat ; nous dirions aujourd’hui « homologues ». C’est la « théorie des analogues ». Ce qui lui fait frôler le transformisme.

Johann Wolfgang von Goeth. Goutière, [Goethe], XIXe siècle, estampe, 170x270 mm, PO 3001 GF

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La médiatisation extrême de cette querelle en France et jusqu’en Allemagne — où le poète, botaniste et anatomiste Johann Wolfgang von Goethe commente minutieusement l’épisode pour ses concitoyens — témoigne de la place centrale qu’occupe alors l’anatomie comparée dans les sciences naturelles et celle du Muséum parmi la vie scientifique internationale. Jusqu’en 1832, à la mort de Cuvier, les deux savants n’auront de cesse de s’affronter.


Cette vieille controverse refait surface dans les années 1990. Les découvertes de la biologie du développement et l’émergence de l’« évo-dévo » — spécialité qui interprète le contrôle génétique du développement embryonnaire à la lumière de l’évolution — éclairent à nouveau les travaux de Saint-Hilaire, qui auront irrigué à la fois l’embryologie, la biologie évolutive et la paléontologie.

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