L’étonnante « intelligence » de la seiche

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Publié le 16 septembre 2025

Les profondeurs de nos océans abritent des créatures d’une complexité insoupçonnée. Parmi elles, la seiche, un animal marin discret, mais étonnamment sophistiqué, captive les chercheurs depuis des siècles. Ce mollusque dispose de surprenantes capacités d’adaptation et cognitives.

Qu'est-ce qu'une seiche ?

La seiche est un mollusque céphalopode1. Autrement dit, elle fait partie de la même famille que les poulpes et les calmars. Elle se distingue de la plupart des autres mollusques par sa coquille interne, appelée « os de seiche » ou sépion, que l’on retrouve souvent sur les plages. Alors que des mollusques comme les escargots se déplacent sur un « pied » unique, la seiche dispose d’un système locomoteur capable de la propulser par « réaction » — c’est-à-dire en expulsant de l’eau — ou de « ramper » à l’aide de ses bras.

Les seiches vivent dans les zones côtières et ne s’aventurent généralement pas au-delà de 100 à 150 mètres de profondeur. On les trouve en Asie, en Europe, en Australie, sur les côtes africaines et en Inde. En revanche, elles sont absentes des eaux américaines. Ce sont des animaux prédateurs carnivores dont le régime alimentaire est varié : poissons, crevettes (qu’elles affectionnent particulièrement jeunes), crabes et même d’autres céphalopodes.

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    Organisme invertébré caractérisé par un corps non segmenté, souvent doté d'une coquille, à tête distincte et portant des bras munis de ventouses.

Un sujet d’études millénaires

Le comportement et la biologie des seiches ont fasciné l’humanité bien avant la science moderne. Dès la fin du XIXe siècle, des chercheurs ont mené des études détaillées sur leur développement, utilisant la microscopie optique pour révéler des structures incroyablement complexes. Dans les années 1970, l’accent a été mis sur le cerveau de la seiche, identifiant une trentaine de lobes dédiés à des fonctions spécifiques, qu’il s’agisse de contrôler les chromatophores (lobes moteurs) ou d’analyser l’environnement (lobes sensoriels). Bien avant ces études modernes, Aristote, au Ve siècle avant J.-C., avait déjà manifesté son intérêt pour ce céphalopode.

Des capacités cognitives étonnantes

La seiche possède un système nerveux centralisé, un véritable cerveau protégé par une capsule cartilagineuse. Plutôt que d’employer le terme « intelligence », complexe à définir même chez l’être humain, les scientifiques préfèrent parler de capacités cognitives ou de capacités d’adaptation, pour décrire les aptitudes remarquables de ces animaux.

Une mémorisation insoupçonnée

Les seiches sont capables de mémorisation et d’apprentissage. Leur mémoire peut aller de quelques jours à une mémoire à long terme de quelques semaines, ce qui est significatif au regard de leur durée de vie courte (environ 2 à 3 ans). En effet, leur cycle de vie est singulier : elles atteignent leur maturité sexuelle au bout de 5 à 14 mois selon leur environnement, se reproduisent une seule fois dans leur vie, puis meurent, sans prendre soin de leurs œufs qui éclosent entre 1,5 et 3 mois après la ponte. L’apprentissage des petites seiches est souvent empirique, car elles ne vivent pas en communauté. Cependant, des expériences en aquarium ont montré que certains individus peuvent apprendre par observation de leurs congénères, accélérant ainsi leur acquisition de compétences.

Une question d'anticipation

Une autre de leurs aptitudes remarquables est celle d’anticipation. Une étude franco-britannique menée en 2020 a révélé cette faculté inédite. Deux groupes de jeunes seiches ont été nourris de la même quantité de crabes à midi. Le soir, un groupe recevait des crevettes de façon systématique, l’autre de façon aléatoire. Les seiches ont adapté leur consommation de crabe en fonction de ce qu’elles attendaient le soir : celles qui n’étaient pas sûres du dîner se goinfraient à midi, tandis que celles qui étaient sûres d’avoir leur mets préféré mangeaient moins de crabes. C’était la première fois que cette capacité d’anticipation était observée chez des céphalopodes.

Seiche camouflée

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Deux seiches en train de communiquer

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Parlez-vous la seiche ?

Reines du camouflage

Les seiches sont dotées de capacités de camouflage phénoménales. Elles utilisent des cellules cutanées, appelées chromatophores2, qu’elles peuvent contrôler pour changer rapidement l’apparence de leur peau. Si elles naissent avec des motifs de base pré-programmés, elles affinent leur camouflage en interagissant avec leur environnement et leurs prédateurs. Elles sont ainsi capables de modifier leurs motifs de façon très rapide et continue, jusqu’à trouver celui qui les fera disparaître aux yeux de leurs prédateurs. Il a également été observé un signal de « vagues clignotantes » sur tout le corps d’une seiche en approche d’un crabe : ce signal pourrait être généré pour correspondre aux ondes de l’eau et de la lumière environnantes, ce qui la dissimulerait aux yeux de sa proie.

Une communication protéiforme

Bien que non sociales, les seiches communiquent entre elles, principalement durant la période de reproduction où elles se regroupent. La communication sexuelle est la plus visible : les mâles affichent un motif zébré noir et blanc pour signaler leur disponibilité. Il est également suggéré que les seiches, mâles et femelles, pourraient émettre des signaux de lumière polarisée via leur peau et les cellules iridescentes de leur bras et de leur corps.

La position des bras est un autre moyen de communication crucial, notamment pour adopter une attitude agressive afin de repousser un congénère ou un ennemi. Des bras relevés indiqueraient un état de protection ou d’alerte aux autres seiches, un peu comme une posture de karaté. Les ventouses des bras sont aussi équipées de récepteurs olfactifs pour capter les molécules chimiques envoyées par leurs congénères.

Les significations de toutes ces formes de communications sont toutefois encore loin d’être entièrement comprises par les scientifiques. Et l’utilisation d’autres sens, comme la perception du son ou la magnéto-perception reste encore très mal connue. 

  • 2

    Cellules contenant des pigments donnant la coloration à la peau et contrôlées chez les céphalopodes directement par le cerveau (organes neuro-musculaires). (D’autres cellules —irridophores et leucophores— déplacent ou réfléchissent la lumière ; les premières qui produisent des couleurs irrisées, les secondes qui réfléchissent toute la lumière ambiante.

Une seiche commune de face

Seiche commune (Sepia officinalis)

© MNHN - A. Iatzoura

Relecture scientifique

Photo de Laure Bonnaud-Ponticelli

Laure Bonnaud-Ponticelli

Biologiste, Professeure du Muséum national d’Histoire naturelle  (Laboratoire de Biologie des Organismes et Écosystèmes Aquatiques - UMR BOREA)

Références

  • Huang, K. L., & Chiao, C. C. (2013). Can cuttlefish learn by observing others?. Animal cognition, 16(3), 313-320.
  • Alexander R. Hough, John Case, Jean Geary Boal, Learned control of body patterning in cuttlefish Sepia officinalis (Cephalopoda), Journal of Molluscan Studies, Volume 82, Issue 3, August 2016, Pages 427–431, https://doi.org/10.1093/mollus/eyw006
  • Cuttlefish show flexible and future-dependent foraging cognition. Pauline Billard, Alexandra K. Schnell, Nicola S. Clayton et Christelle Jozet-Alves. The Royal Society Publishing: 05 February 2020. https://doi.org/10.1098/rsbl.2019.0743
  • HISTORIA ANIMALIUM, Livre IV et V