Biographie

Michel-Eugène Chevreul (1786-1889)

Né en 1786 à Angers, Michel-Eugène Chevreul est l'une des plus grandes figures de la chimie du XIXe siècle. Chercheur d’une remarquable longévité, il a marqué aussi bien la chimie organique que la science des couleurs, tout en laissant un héritage considérable à l’industrie, aux arts et à la recherche scientifique au Muséum. 

Anonyme, [Chevreul], estampe, 60x80mm, PO 1611

© MNHN

Scientifique de tous les records, Michel-Eugène Chevreul a passé près de 86 ans au Muséum national d'Histoire naturelle. D'abord étudiant, puis nommé professeur à vie, il aimait se présenter comme « le doyen des étudiants de France ». Il a également dirigé le Muséum de manière discontinue entre 1836 et 1879, pendant 29 ans au total.

Chevreul, le chimiste des corps gras

Arrivé à seulement 17 ans dans le laboratoire du chimiste Nicolas-Louis Vauquelin au Muséum, Michel-Eugène Chevreul se voit rapidement confier l’analyse d’un savon fabriqué à partir de graisse de porc. C’est cette mission, d’apparence anodine, qui conduira le jeune scientifique à s’intéresser à la composition chimique des corps gras, qui deviendra le fil rouge de toute sa carrière. 

La saponification 

Au début du XIXe siècle, les graisses animales étaient encore peu étudiées et considérées comme des substances homogènes. Grâce à une série d’expériences minutieuses, le chimiste démontre qu’elles sont en réalité constituées de plusieurs acides gras, dont il en isole et caractérise un certain nombreInfobulleChevreul va décrire et nommer tous les acides gras à l’exception de l’acide palmitique, que l’on doit à Edmond Fremy. . Ses travaux aboutissent notamment à l’explication scientifique du phénomène de saponification, c’est-à-dire la réaction chimique par laquelle une graisse réagit avec une base pour produire du savon et de la glycérine.  

Cette découverte marque une étape fondatrice de la chimie organique moderne et transforme rapidement les procédés industriels de la fabrication des savons.  

Bougie stéarique.

© MNHN - Bruno Jay

L’acide stéarique 

Les recherches de Michel-Eugène Chevreul sur la saponification aboutissent également à une petite révolution dans la fabrication des bougies. Si à son époque la chandelle de suif – fabriquée à partir de graisse de bœuf ou de mouton – était encore largement utilisée pour l’éclairage domestique, celle-ci dégageait une odeur désagréable et produisait beaucoup de fumée qui noircissait l’intérieur des maisons. 

Grâce à ses travaux, Chevreul montre que le suif des chandelles est en fait composé de deux acides gras, l’acide stéarique et l’acide oléique, dont seul le second est responsable de la fumée et de l’odeur. En isolant et en purifiant l’acide stéarique, il ouvre ainsi la voie à la fabrication de la bougie stéarique, qui sera réputée pour brûler plus longtemps, produire davantage de lumière, et ce quasiment sans fumée ni odeur. Cette innovation, brevetée avec Louis Joseph Gay-Lussac en 1825, se développe rapidement en Europe et améliore durablement les conditions d’éclairage des foyers jusqu’à l’arrivée progressive de l’électricité. 

La bougie « Chevreul », brevetée avec Louis Joseph Gay-Lussac en 1825.

Le cholestérol 

Dès 1814, Chevreul parvient également à obtenir, à partir de calculs biliaires, un composé formant des cristaux brillants ; il en détermine sa composition et le nomme alors cholestérineInfobulleLe nom cholestérine est issu du grec « partie solide de la bile ». . La molécule – qui sera plus tard renommée cholestérol lorsque sa nature chimique d’alcool sera établie – devient rapidement un élément fondateur de la chimie des lipides au vu de son rôle essentiel dans l’organisme. Le tout premier échantillon de cholestérine isolé par Michel-Eugène Chevreul est encore aujourd’hui conservé dans les collections historiques du Muséum. 

Le cholestérol, molécule star des prix Nobel

À la suite de sa découverte par Chevreul, le cholestérol devient l’une des molécules les plus étudiées de la recherche biomédicale. Les découvertes portant sur son rôle dans la structure des membranes cellulaires, dans la synthèse des hormones ou encore dans les maladies cardiovasculaires révolutionnent la compréhension du métabolisme humain. Pas moins de dix-sept prix Nobel ont consacré leurs études à la chimie, à la biologie et à la pharmacologie de cette molécule, faisant du cholestérol l’une des structures les plus décorées par cette récompense scientifique.

Le chimiste des couleurs

En 1824, en plus de son travail au Muséum national d’Histoire naturelle, Michel-Eugène Chevreul est nommé par Louis XVIII directeur de l'Atelier de teintures aux Gobelins. Les teinturiers y sont alors confrontés à un problème récurrent : certaines couleurs semblent manquer d'éclat ou n’ont pas le rendu attendu, alors que les colorants sont pourtant correctement préparés. 

La loi du contraste simultané des couleurs  

C’est dans ce contexte que Chevreul commence à s’intéresser à la chimie des couleurs. Au terme de plusieurs années d’études, il parvient finalement à démontrer que le phénomène observé à l’Atelier est principalement lié à notre perception visuelle. Indépendamment de la qualité de la teinture, il prouve qu’une couleur peut être modifiée par les autres couleurs environnantes ; deux surfaces de même teinte peuvent ainsi sembler différentes selon le fond sur lequel elles sont présentées. 

Application de la loi de Chevreul à la typographie : un texte foncé est plus lisible sur un fond clair.

Son travail aboutit notamment à sa célèbre loi du contraste simultané des couleurs, et à un ouvrage publié en 1839 qui deviendra l'un des textes fondateurs de la colorimétrie moderne. 

Les cercles chromatiques 

Dans le même esprit, Chevreul met également au point une classification des couleurs fondée sur trois paramètres : la teinte, la luminosité et la saturation. Il matérialise ce système sous la forme d’un cercle chromatique comprenant 72 secteurs, qui remplacera progressivement les appellations traditionnelles et souvent ambiguës des nuances de couleurs, comme « vert de Saxe », « céladon » ou encore « vert-de-gris ». 

Ses travaux et ses célèbres cercles chromatiques trouvent rapidement des applications dans de nombreux domaines (teinture, imprimerie, décoration...) et dépassent largement le cadre des sciences. De nombreux artistes s’appuieront notamment sur ses travaux, comme le peintre George Seurat, qui développe à la fin du XIXe siècle la technique du pointillisme, basée sur le mélange optique des couleurs et inspirée directement de la loi du contraste de Chevreul.  

Cercle chromatique de Chevreul divisé en 72 parts égales, non daté.

© Bibliothèque du Muséum national d'Histoire naturelle

Un héritage scientifique exceptionnel

Au cours de son immense carrière, Michel-Eugène Chevreul publie plus de 650 mémoires, ouvrages et articles scientifiques, couvrant des domaines aussi variés que la chimie, la colorimétrie, la physiologie ou l’histoire des sciences. Il occupe le poste de directeur de l’Atelier des teintures jusqu’en 1883 et restera au Muséum jusqu’à la fin de sa vie. 

L'art de vivre cent ans

Au-delà de ses prouesses scientifiques, Michel-Eugène Chevreul est aussi reconnu pour sa remarquable longévité. Le scientifique attribuait cette robuste santé à son goût pour le travail, à sa sobriété et à ses principes culinaires. Il s’astreignait par ailleurs à une stricte hygiène de vie et ne buvait que de l’eau – un comble pour celui qui a également été président honoraire de la Société des Vins d’Anjou !

Portrait de Chevreul par Nadar, réalisé en 1886 à l'occasion de son centenaire.

Michel-Eugène Chevreul s’éteint en 1889 à presque 103 ans, après avoir célébré son centenaire au Muséum, qui fut largement médiatisé dans toute l’Europe. Des funérailles nationales lui sont rendues à Notre-Dame de Paris, témoignage de l’immense prestige dont il jouissait à la fin de sa vie. 

Autre preuve de son influence, son nom figure parmi les 72 savants français inscrits sur le premier étage de la tour Eiffel. Il est ainsi, avec le physicien Hippolyte Fizeau, l’un des seuls scientifiques à avoir reçu cet hommage de son vivant. 

Deux siècles après ses premières découvertes, l’héritage de Chevreul reste omniprésent. Des savons aux bougies, des couleurs à l’art, ses travaux continuent d’influencer aussi bien la recherche que notre vie quotidienne. Une statue de Léon Fagel lui rend aujourd’hui hommage au Jardin des Plantes, rappelant également l’importance considérable qu’il a eu pour l’institution.

Statue de Michel-Eugène Chevreul au Jardin des Plantes par Léon Fagel (1901).

© MNHN - Bruno Jay

Cet article a été rédigé par Jeanne Bourdier, rédactrice scientifique au Muséum national d'Histoire naturelle.

Relecture scientifique

Christine Maulay-Bailly

Christine Maulay-Bailly

Responsable de la Chimiothèque historique au Muséum national d'Histoire naturelle (Molécules de Communication et Adaptation des Micro-organismes - UMR 7245)

Pour en savoir plus

  • Berthelot, M. (1903). Chevreul. Revue scientifique, 19(1), 1–15. 

  • Kersaint, G. (1964). La vie et l’œuvre de Chevreul : aperçu chronologique. Bulletin de la Société chimique de France, 3(5), 1657–1662. 

  • Roques, G., Bodo, B., & Viénot, F. (1997). Michel-Eugène Chevreul : Un savant, des couleurs ! Muséum national d’histoire naturelle ; Études et réalisations de la couleur. 

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