Les imaginaires de l'effondrement

Film

Cycle "Interactions Hommes / Environnement"

Explorer en sons et en images les richesses de la nature et du Muséum à travers des projections de films documentaires et de fictions, des séances consacrées à l'actualité ou destinées au jeune public.


Projection de "Planet ∑"

Réal. : Momoko Seto (France - 2014 - 10')

Il y a 2,2 milliards d'années, la Terre était en pleins bouleversements : le froid cohabitait avec le chaud, l'accéléré avec le ralenti, le géant avec le microscopique...


Présentations

Les imaginaires de l'effondrement

Cinéma d'animation et crises écologiques

Par Gabriel Bortzmeyer, historien du cinéma, enseignant, Paris 8

Quelle différence entre Bambi et Wall-E, entre Alice in Wonderland et Le Voyage de Chihiro ? Toutes celles qui séparent l'âge des symphonies pastorales de celui des écocides enchantés. L'écart se diffracte en plusieurs aspects : le premier oppose deux mesures de l'homme, l'une normative – l'anthropomorphisme impérial de Disney –, l'autre distributive – l'échangisme formel qui, aujourd'hui, mélange les morphismes pour faire de tout être un composite ; un second fait suivre à la conception restrictive de la politique (l'homme comme seul “zoon politikon”) une distribution plus ouverte de la communauté, dans laquelle machines, animaux ou plantes se partagent l'agentivité ; un troisième repense les régimes d'historicité, pour interroger le devenir du peuple de Gaïa et de celui des cyborgs. Si les aristochats ou la faune du Livre de la Jungle ont défini l'âge spéciste de l'animation, les jouets de Toy Story ou les tanuki de Takahata marquent le moment historique où l'animation comme la politique se fondent en transcendant les frontières des espèces. L'histoire qu'on racontera ira donc de Dumbo à Nemo, pour comprendre « où atterrir ».

Regards documentaires sur l'Apocalypse

Par Mélanie Pavy, artiste et doctorante dans le cadre du programme SACRe/PSL

« Depuis trois ans, je me rends régulièrement à Tôwa, petite ville de la circonscription de Nihonmatsu, située à quelque 50 km de la centrale nucléaire de Fukushima Daichi. Entourée de trois montagnes, cette vallée est considérée comme une zone « faiblement » contaminée par les retombées radioactives de l’accident nucléaire du 11 mars 2011. Suffisamment pour que ses agriculteurs sacrifient toutes leurs récoltes les premières années mais pas assez par exemple, pour que la population ait été évacuée. Lorsque je traverse pour la première fois cette région, je découvre une campagne japonaise typique, celle que je fantasmais pour l’avoir tant vue au cinéma. Et plus je suis face à cette douceur bucolique, plus je suis paralysée par un sentiment mêlé de nostalgie et d’anxiété. Comme dans une vision mystique, il me semble regarder ce paysage à travers un écran de suspicions qui me rend la réalité étrange, subtilement déplacée et insensiblement dangereuse. De loin, j’imaginais la fin du monde, le désert nucléaire, la "Zone". Mais ici je ne vois rien, je ne sens rien, je ne peux que savoir, pressentir ou imaginer.
Le territoire de la région de Fukushima semble avoir basculé dans un espace temps étrange, peuplé d’invisibles hostiles, digne d’un récit futuriste de science-fiction. Ici, pourtant, la catastrophe n'a rien de spectaculaire. Pas de moment de bascule radical, de climax autour duquel organiser cet "avant" et cet "après" auquel le cinéma hollywoodien m’avait préparé. Plutôt une apocalypse lancinante, invisible, laissant planer derrière elle, et pour ceux qui la vivent, un état de trouble et d'incertitude prolongé.
De la série des monologues que j'ai filmés, au fil des années, auprès des habitants de la ville de Tôwa, émerge la mémoire d’un paysage subtilement métamorphosé par la catastrophe. Je reviendrai dans cette communication sur l’expérience de mon travail sur place et sur la recherche progressive d’une forme cinématographique capable de rendre compte par l’image, de cette expérience d'un remplacement graduel, et presque imperceptible, d’un monde familier par un autre ».

L’effondrement : une technologie politique 

Par Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l'environnement, (Centre Alexandre Koyré)

Le thème de l’effondrement de la civilisation occidentale, très présent dans les années 1970, revient actuellement en force. Sa fonction politique est indécise : clairon d’une mobilisation générale pour l’environnement et le climat, il peut aussi contribuer à renforcer la figure de l’état providentiel ; inspirateur des utopies réalistes de décroissance, il peut aussi justifier l’énergie nucléaire ; véritable révélation pour les uns, sa fonction de pronostic d’un état à venir peut aussi rendre aveugle aux multiples effondrements  en cours ou déjà achevés.

Je propose de revenir sur l’histoire de l’effondrement pour tenter d’en cerner la fonction politique. L’idée d’un effondrement prochain de la civilisation occidentale possède en effet une longue histoire qui remonte au tournant des XVIIIe et XIXe siècles quand en pleine crise énergétique, les élites libérales issues de la révolution française mobilisent l’image de l’effondrement pour mieux réprimer les usages de la nature par les masses populaires. 

L’ancienneté du discours de l’effondrement n’est pas une simple curiosité historique, elle nous aide au contraire à cerner sa fonction politique. L’effondrement disparaît et réapparait,  recule ou revient en force en s’ajustant aux futurs successifs. En attendant, les catastrophes se multiplient partout, et surtout en dehors d’une civilisation occidentale qui depuis deux siècles n’a cessé d’admirer sa puissance au prisme de son effondrement.