L'art est-il né dans une grotte ?

Inconfortables, voire inquiétantes, les grottes semblent pourtant avoir été adoptées d’emblée par les artistes préhistoriques. Des panneaux monumentaux, mais aussi des creux, des bosses… ils ont trouvé là un support idéal pour représenter leurs mythes et leurs histoires.

Toile de fond

Comment savoir où est né l’art ? Est-il né dans une grotte spécifique avant toutes les autres, dans plusieurs grottes de façon simultanée ? Plutôt en extérieur ? Ou encore sur des objets ? Les préhistoriens font parler les indices…

Des traces graphiques à l’art figuratif

Des croisillons tracés à l’ocre sur une roche polie, un zigzag gravé sur un coquillage… les plus anciennes traces graphiques laissées par les humains et retrouvées à ce jour dépassent les 100 000 ans, voire les 400 000 ans. Simple passe-temps ? Ou véritable volonté de représenter quelque chose ? Nul ne peut le dire à ce jour. Par contre, il y a au moins 45 000 ans, les hommes et les femmes préhistoriques ont clairement cherché à s’exprimer au moyen d’images. Les nombreuses représentations figuratives d’humains ou d’animaux et les innombrables signes géométriques qu’ils ont réalisés sur les parois en témoignent.

Comment les préhistoriens remontent le temps ?

Il n’y a bien sûr pas de textes contemporains de l’époque préhistorique. Il faut donc recourir à d’autres moyens pour en savoir plus sur les œuvres et les objets que l’on découvre. Pour connaître leur âge, les préhistoriens utilisent différentes méthodes de datation. Grâce à la physique et à la chimie, ils peuvent ainsi situer les traces dans le temps. Mais, attention ! La précision peut varier de quelques dizaines à quelques centaines d’années, voire plus…

La Préhistoire est une science qui impose une certaine modestie. Nous ne pouvons jamais être certain de notre fait.

Patrick Paillet, préhistorien au Muséum national d'Histoire naturelle.

Quand les Sapiens se laissaient des messages

Mais alors, que se passe-t-il autour de 45 000 ans au moins pour que l’art figuratif apparaisse ? Il semble que ce soit l’arrivée d’Homo sapiens ! Parti d’Afrique, il y a près de 150 000 ans comme d’autres humains préhistoriques avant lui, Sapiens s’installe en Europe, en Asie, en Australie. 
Et, s’il est le premier à « imprimer » ses récits sur les parois qui l’entourent, c’est peut-être parce que son cerveau est différent de celui de ses prédécesseurs. Cette évolution lui permet des pensées et un langage plus complexes qu’il exprime sur les parois autour de lui pour communiquer avec ses semblables.

Une coïncidence planétaire

Puisque Sapiens s’établit à la même période en Europe et en Asie, il est logique que l’art figuratif y apparaisse de manière quasi-simultanée. Ainsi, on trouve des œuvres semblables à des milliers de kilomètres les unes des autres, comme un rhinocéros dans la grotte Chauvet, en France, et un sanglier sur le site de Bulu Sipong 4, en Indonésie.

Sanglier peint à Leang Tedongnge

Cette peinture de sanglier d’une grotte de l’île indonésienne de Sulawesi est la plus ancienne représentation d’art figuratif connue. Elle date d’au moins 45 500 ans.

© Maxime Aubert

Place à l'imagination

Les artistes préhistoriques vont utiliser les parois rocheuses et profiter de leurs caractéristiques naturelles, très variables selon les sites. Mais ils ne vont pas s’en tenir là…

L'art des parois

Toutes les parois ne se ressemblent pas. Il y a celles qu’offrent les grottes plus ou moins profondes et celles des abris ouverts sur l’extérieur : c’est l’art pariétal. Et il y a les roches en extérieur, au cœur de la nature : c’est l’art rupestre. Tous ces supports ont en commun leur dimension monumentale et surtout leur localisation : souvent situés dans des paysages spectaculaires, ils sont aussi au cœur de lieux fréquentés, habités, exploités par les humains.

Fresque illustrant une scène de chasse, Bulu Sipong 4, Sulawesi

Peinte à l’ocre rouge, cette scène de chasse est la plus ancienne scène narrative connue. Elle remonte à 44 000 ans au moins. Elle montre des chasseurs mi-humains mi-animaux.

© Adam Brumm - Ratno Sardi - Adhi Agus Oktaviana

En pleine lumière

Vallée de la Côa traversée par une rivière au Portungal

Jusqu’au milieu des années 1990, les œuvres connues laissent penser, qu’en Europe, l’art des parois paléolithique est cantonné aux grottes et aux abris sous roche. La découverte de gravures en plein air, au Portugal (photo), en Espagne et dans les Pyrénées Orientales, change la donne : même si ces productions à l’air libre sont plus rares, elles montrent que les artistes utilisaient aussi des supports exposés à la lumière naturelle.

Photo |

Alto Douro Vinhateiro - Vallée de la Côa (Portugal)

© CC-BY-SA-3.0

Sculpter les objets du quotidien

Les humains préhistoriques ne se contentent pas de l’art monumental des parois. Ils s’emparent aussi des objets du quotidien et sculptent ou gravent ce qui les entoure au sein de leurs habitats. Des armes, des outils, mais aussi des morceaux d’os, de bois de cervidés ou des morceaux de pierres ornées, dont la fonction nous échappe encore aujourd’hui. Cet « art mobilier » a peut-être deux utilités : l’ornementation des objets et l’illustration d’une histoire, d’un événement…

L'Homme-Lion

Réalisée il y a près de 40 000 ans, cette sculpture est l’une des plus anciennes représentations artistiques. Une étude expérimentale récente a évalué le temps passé par l’artiste à sa fabrication : près de 150 heures !

Traverser le temps : le défi de la conservation

Selon les conditions de conservation, des œuvres ont été préservées, d’autres ont disparu. C’est avant tout une question d’environnement climatique.

Des fresques à l'épreuve du temps

Que l’atmosphère soit sèche ou humide, c’est la stabilité des conditions qui compte. Le climat sec de certaines régions est favorable à la conservation des œuvres en extérieur. Même humide, le tréfond des grottes peut offrir une température souvent constante également propice à la conservation. En revanche, les peintures ou gravures réalisées dans les entrées de grottes, sont exposées à de redoutables variations de température et d’humidité et résistent moins à l’usure du temps.

On imagine découvrir les grottes telles qu'elles étaient à l'époque où les œuvres ont été réalisées. En réalité, eles sont ce que la nature en a fait au fil du temps. 

Patrick Paillet, préhistorien au Muséum national d'Histoire naturelle.

À jamais effacé

De nombreux sites ont été découverts par des curieux. Tout à leur émerveillement, ces amateurs – on les appelle inventeurs – n’ont souvent pas pris les précautions indispensables. Ainsi, ils ont rarement regardé au sol et des traces de pas ou même des gravures dans l’argile meuble ont probablement été effacées par leur passage. La découverte des grottes est souvent le fait du hasard…  

Répliques

Seul un échantillon de l’art préhistorique nous est parvenu. Précieuses, mais aussi vulnérables, les œuvres des artistes de la Préhistoire doivent être protégées et cela signifie souvent la fermeture des sites au public. Heureusement, des copies physiques et des visites virtuelles sont réalisées pour partager ces trésors patrimoniaux avec le plus grand nombre.

Aller plus loin

Couverture du catalogue de l'exposition "Arts et Préhistoire

Arts et Préhistoire

Bien que leur symbolique nous échappe en grande partie, les arts de la préhistoire exercent un magnétisme universel. Des objets gravés et sculptés de l’art mobilier jusqu’aux monumentales peintures rupestres, ces œuvres suscitent autant d’émotions esthétiques que de questionnements scientifiques.

À l’aune des recherches les plus récentes, ce livre dresse un panorama mondial des arts de la préhistoire et de leurs représentations tantôt naturalistes, tantôt schématiques, où se côtoient humains, animaux et hybrides, proies et prédateurs, vie et mort, scènes quotidiennes et mondes oniriques. 

Leur puissance est telle que les plus grands représentants de l’art moderne et contemporain revendiquent l’héritage de formes et de gestes qui ont transcendé les millénaires. 

Arts et sciences se rencontrent ici pour célébrer un patrimoine fragile et en danger, en dépit de sa fascinante persistance.

  • Relié cartonné • 25 × 19 cm • 304 p. • 39 € TTC • ISBN : 978-2-38279-016-8 • Parution : novembre 2022

Article rédigé en janvier 2023. Remerciements à Patrick Paillet, préhistorien et maître de conférences (UMR HNHP - NOMADE du Muséum national d'Histoire naturelle), et Maxime Aubert, professeur d'archéologie à l'Université de Griffith (Australie), pour leur relecture et leur contribution.

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