Malgré leurs origines différentes, Alexandre de Humboldt et Aimé Bonpland sont, tous deux, des hommes des Lumières, en quête de savoirs et de connaissances scientifiques. Découvrez leurs biographies (auteur : Claudia Isabel Navas).


Aimé Goujaud Bonpland (1773-1858)

Aimé Bonpland en 1850 - Source : Harvard University Library Weissman Preservation Center

Aimé Goujaud, dit Bonpland, naît à La Rochelle en 1773. Il étudie la médecine et la botanique au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, ancien Jardin du Roi.

Le destin de Bonpland est lié à l’Amérique espagnole dès 1799, au moment de son départ pour le Venezuela avec Alexandre de Humboldt. Tous deux, parcourent le Venezuela, Cuba, la Colombie, l’Équateur, le Pérou, le Mexique et les États-Unis d’Amérique avant de retourner en Europe en 1804 (voir L’expédition en Amérique espagnole).

Dès son retour en France, Bonpland travaille en étroite liaison avec le Muséum national d’Histoire naturelle et d’autres musées des sciences et jardins botaniques en Europe. Il bénéficie d’une pension à vie par décret impérial du 13 mars 1804 signé par Napoléon (Hamy, 1984) et d’un poste de surintendant qui lui est accordé par l’Impératrice Joséphine (Foucault, 1990).

Il reste 5 ans au service de Joséphine en tant que Surintendant des jardins de la Malmaison et du domaine de Navarre. Il y  expérimente et crée l’un des plus beaux jardins d’acclimatation (privés) d’Europe. Tout au long de cette période, Aimé Bonpland accueille chaleureusement les patriotes sud-américains qui séjournent en Europe en quête de soutien pour leur cause indépendantiste (Hossard, 2001) ; parmi eux, Francisco Antonio Zea, Manuel Palacio Moreno (1784-1819), avocat vénézuélien œuvrant pour Bolivar en Europe, et les Argentins Bernardino Rivadavia (1780-1845) et Manuel de Sarratea (1774-1849).

Sa relation avec Humboldt est moins étroite à ce moment-là. Ils publient, néanmoins ensemble, la relation de leur expédition, une œuvre sans égale qui est le résultat de leurs expériences de voyageurs et de leurs recherches scientifiques, intitulée « Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent », et qui comporte 30 volumes in-folio et in-quatro publiés de 1807-1834*. Dans la préface à la Géographie des plantes (Paris, Schoell 1807), Humboldt rend hommage à Bonpland : « Quoique les Plantes équinoxiales, comme tous les travaux de notre expédition, portent le nom de Bonpland et le mien, il s’en faut de beaucoup que les deux signataires aient eu part égale à cet ouvrage. M. Bonpland ne l’a pas seulement rédigé lui seul d’après nos manuscrits, mais c’est à lui qu’est due la plus grande partie de ce travail. »

Mais, après la disparition de l’impératrice le 29 mai 1814 et la chute de l’Empire français en 1815, Bonpland quitte l’Europe définitivement. À Londres, il est en communication avec les futurs Libertadores de l’Amérique espagnole, Simon Bolivar, Francisco Antonio Zea et Rivadavia.

Zea, ancien directeur du Real Jardin Botanico de Madrid, lui propose de le rejoindre dans la Nouvelle-Grenade pour poursuivre la mission du savant José Celestino Mutis. Mais, Bonpland accepte plutôt l’invitation provenant du Rio de la Plata et part en Argentine avec l’objectif de fonder un jardin botanique et un lieu d’enseignement, à l’image du Muséum de Paris. Il quitte Londres en 1816, où il s’était expatrié chez ses amis latino-américains. Une fois sur place, les affaires ne se déroulent pas comme il l’avait prévu, même si en 1817 et 1818 il gravit des échelons : en Europe il est nommé membre correspondant de l’Académie des Sciences de Paris ; sur place, à Buenos Aires, il devient professeur d’Histoire naturelle et il obtient la chaire de Médecine à l’Institut médical militaire.

Mais ce poste ne lui permet pas de vivre comme il l’espérait. C’est pour cette raison qu’il quitte Buenos Aires pour se rendre au Paraguay, dans les missions jésuites. Mais le Paraguay se trouve sous la dictature du général Gaspar Rodriguez de Francia qui le retient contre son gré pendant une dizaine d’années, de 1821 à 1831. Par la suite, Bonpland développera la culture du maté (« herbe du Paraguay ») et il se consacrera à l’élevage des mérinos. Il n’envisage plus de rentrer en Europe, mais il garde des bonnes relations avec le Muséum où il envoie des collections régulièrement.

En 1849, il obtient la Légion d’honneur. Enfin, il écrit à Humboldt « Je passe une vie tranquille et je vais mourir là où sépulter** (sic ) mes tristes restes à l’ombre des arbres nombreux que j’ai plantés. » Il meurt en Argentine en 1858, à l’âge de 85 ans. Son legs, tant en Argentine qu’en France, est important en ce qui concerne l’étude des plantes, comme le maté, sans parler de son herbier qui est conservé en double à l’Institut de Botanique et Pharmacologie de Buenos Aires et au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris.

*Drouin, Jean-Marc et Thierry Lalande, La Boussole et l’orchidée. La revue, Musée des arts et métiers, Numéro 39/40, septembre-décembre 2003 p. 58
** Hispanisme utilisé par Humboldt, signifie « enterrer »


Alexandre de Humboldt (1769-1859)

Alexander von Humboldt From Sarah K. Bolton: ''Famous Men of Science'' (New York, 1889)

« Par une heureuse connexité de causes et effets, souvent même sans que l’homme en ait la prévision, le Vrai, le Beau, le Bon se trouvent liés à l’Utile » (Cosmos)

Alexandre de Humboldt naît en 1769 à Tegel (près de Berlin) dans la principauté prussienne (devenue un royaume en 1806), dans une famille anoblie au service du Roi de Prusse. Son père est commandant de l’armée prussienne et chambellan du prince impérial. Du côté maternel, Humboldt avait une ascendance française.

Au château de Tegel, Alexandre et son frère Guillaume reçoivent une éducation auprès des meilleurs précepteurs du Royaume. L’enfance et l’adolescence d’Alexandre de Humboldt sont marquées par la solitude et l’ennui (Minguet, 1997). Il poursuit ses études supérieures à l’université de Göttingen. Il arrive à Paris au moment où le peuple allait fêter la fête de la Fédération : « Les spectacles des Parisiens, écrit-il, leur rassemblement national, celui de leur temple de la liberté encore inachevé, pour lequel j’ai moi-même transporté du sable, tout cela flotte dans mon âme comme un rêve. »

Puis, il retourne à Hambourg où il entreprend ses premiers travaux de botanique. Humboldt devint ingénieur et conseiller supérieur des mines de Freiberg. Au moment du décès de sa mère, il démissionne et rassemble divers instruments de mensuration pour un voyage qu’il souhaite faire vers l’Egypte. Ne pouvant s’y rendre, il décide d’aller dans les colonies espagnoles d’Amérique. Il part avec Bonpland et fait un voyage mémorable de 1799 à 1804 dans l’Amérique équinoxiale, en Nouvelle-Espagne à Cuba et aux États-Unis (voir L’expédition en Amérique espagnole). À son retour en Europe, il s’installe principalement à Paris où il se sent comme chez lui. Il y publie l’essentiel de son œuvre. En 1827, il retourne vivre à Berlin auprès du Roi de Prusse qui lui demande de rentrer. En 1829, il voyage en Russie et poursuit l’écriture de son œuvre Cosmos.

Humboldt est un savant universel : physicien, géographe, historien, ethnologue, climatologue et vulcanologue. Fasciné dès sa petite enfance par les spectacles de la Nature, il voue toute sa vie et son énergie à l’observation, à la description et les découvertes du monde et des phénomènes naturels (l’une de ses œuvres les plus célèbres, s’intitule Tableaux de la Nature). Explorateur, il s’imprégne de la géographie du monde et il diffuse dans des éditions d’une qualité remarquable les résultats de ses trouvailles et de ses réflexions scientifiques. Ami de Goethe, il prend tout de même ses distances avec le romantisme allemand. En effet, il écrit à François Arago (1786-1853) à propos de la jeunesse allemande « (elle) s’est jetée dans les écarts de la philosophie de la nature, parce qu’on ne lui a pas montré que, sans s’éloigner des vérités physiques, on peut encore parler à l’imagination. » (Drouin, 2003). Il est l’ami des Français Aimé Bonpland, Gay Lussac et François Arago et de la plupart des scientifiques de l’époque. Il fut président de la Société de Géographie (Paris) et membre de l’Institut de France.

Accompagné de Bonpland, il sillonne à 30 ans l’Amérique méridionale et centrale, en la décrivant méthodiquement : « Plus de quinze mille kilomètres, bardé d’instruments scientifiques, levant les cartes, notant tout de la nature et des hommes, des faits historiques et de la géographie, donnant les premiers éléments de la formation géologique du continent et en esquissant le premier tableau démographique. »

Il est le second découvreur de l’Amérique après Christophe Colomb. (Minguet, 1980). Il est, entre autres, le fondateur de l’anthropologie, de l’ethnologie et de l’archéologie américaines. Le fondateur de la modernité américaine (Zeuske, 2004), celui qui va propulser le continent américain dans la richesse du monde naturel à son juste titre. Les régions équinoxiales (équatoriales) seront, à ses yeux, les plus luxuriantes et les plus riches de la planète.

Il est intéressant de s’arrêter sur son analyse de l’habitat par rapport à l’altitude, développée par Alexandre de Humboldt dans son œuvre novatrice Essai sur la Géographie des Plantes dans laquelle, grâce à sa manière d’observer le monde naturel, il a pu créer « la géographie tridimensionnelle, une façon toute nouvelle d’étudier le paysage, qui tient compte de la situation, du climat et du sol. » (Minguet et Duviols, Essai sur la Géographie des Plantes Préface, p : IV)

Il est également important de remarquer que les procédés de mensuration employés par Humboldt à partir d’une observation accrue, sont les mêmes qui lui ont permis d’observer et de décrire les différentes couches climatiques présentes à Tenerife, lors de l’escale réalisée dans l’archipel des Canaries en 1799. À cette occasion, il observe la diversité des espèces naturelles présentes dans l’île, notamment de la Vallée de la Orotava jusqu’au sommet du volcan Teide, (Hernandez Gonzalez, 2005) dont il fit l’ascension, comme nous le rappelle Charles Minguet : « Le savant allemand y fait apparaître les zones de végétation selon l’altitude, établit une échelle de température, des échelles barométriques, hygrométriques, électrométriques ; étudie l’intensité du bleu du ciel au moyen du cyanomètre ; indique les degrés de la décroissance de la lumière, les réfractions horizontales des rayons, la composition chimique de l’air, la diminution de la pesanteur d’ébullition de l’eau ; consigne des observations géognostiques ; marque les limites inférieures des neiges éternelles ; énumère les principaux spécimens de la faune et des plantes cultivées. » (Minguet et Duviols, Essai sur la Géographie des Plantes Préface, p : IV)

Outre ses travaux scientifiques, Humboldt, à la suite de son séjour d’une année au Mexique, a laissé un tableau complet de l’économie dans son Essai politique sur le Royaume de la Nouvelle-Espagne. Rien n’y manque : agriculture, mines, commerce intérieur et extérieur, manufactures, problèmes financiers et monétaires, etc. Il a étudié avec soin l’influence des métaux précieux sur la conjoncture économique générale et il a noté qu’au milieu du XVIIIe siècle, l’insuffisance de la production de l’Espagne avait favorisé l’intrusion massive du commerce étranger en Amérique, phénomène confirmé par les études les plus récentes (Duviols, 1994).

Il meurt le 6 mai 1859, à 90 ans, l’année de la parution de l’Origines des espèces (1859) et après avoir publié sa dernière publication, une louange de la Terre et de la Nature, intitulée Cosmos.