Découvrez ci-dessous la restitution écrite de la Table ronde "Biodiversité et changements climatiques : quels enjeux pour les sociétés humaines ?" qui s’est tenue le 4 novembre 2015 dans le Grand Amphithéâtre du Muséum, dans le cadre de la COP21.


Biodiversité et changements climatiques : quels enjeux pour les sociétés humaines ?

Débat animé par Gilles Boeuf, biologiste marin, ancien président du Muséum national d'Histoire naturelle. Enjeux entre science et société. Regards croisés entre biologiste, écologue, sociologue, anthropologue et philosophe.

Invités :

  • Denis Couvet, écologue, Muséum national d'Histoire naturelle,
  • Catherine Aubertin, économiste de l’environnement, IRD-Muséum national d'Histoire naturelle,
  • Philippe Descola, anthropologue, spécialiste des Indiens d’Amazonie, Collège de France.

Restitution écrite

Gilles Boeuf

Notre table ronde s’inscrit dans le cadre du colloque du Musée de l’Homme sur la biodiversité et l’anthropocène et dans la perspective de la COP 21 qui s’ouvrira le 30 novembre 2015.

Il est important que la question de la biodiversité et des changements climatiques soit traitée de manière transversale et que les résultats soient diffusés au grand public. Il est erroné d’affirmer que le climat est le premier facteur d’érosion de la biodiversité. Le climat a toujours changé. Le problème est qu’il change trop vite. Ce changement rapide est incontestablement lié à l’activité humaine.

La biodiversité disparaît en raison de la destruction des écosystèmes, de la pollution, de la surexploitation et de la dissémination anarchique. Soixante crises massives d’extinction se sont produites en 800 millions d’années, dont cinq majeures. En 42 ans, 52 % du nombre d’individus de vertébrés ont été perdus sur les continents. Aussi, n’avons-nous pas mis en place les conditions d’une sixième grande crise d’extinction ?

 

Gilles Boeuf © MNHN

Gilles Boeuf © MNHN, par eva-venancio


Catherine Aubertin

Alors que toute l’attention est portée sur le climat, il est paradoxal de constater que la biodiversité semble réduite au rôle d’indicateur ou d’infrastructure de lutte contre le changement climatique.

Le réchauffement climatique a initialement été présenté comme un problème de pollution. Le premier accord multilatéral de réduction des émissions de gaz à effet de serre était un fardeau à partager entre tous les États et non la remise en cause d’un modèle de développement inadapté. Il faudra attendre la COP de Bali en 2007 pour comprendre que l’objectif d’atténuation ne s’effectuerait pas au rythme de l’adaptation naturelle des écosystèmes au changement climatique.

La vision climato-centrée n’a pas permis d’associer les sociétés aux débats sur les enjeux du changement climatique ni d’articuler gouvernance globale et politiques publiques. En 2009, le terme « engagement » est supprimé du vocabulaire de la convention, au profit de contributions nationales de réduction. Le changement climatique sort alors de sa vision technique occidentale.

Condition fondamentale du développement durable, le maintien de la biodiversité implique deux types d’actions. Premièrement, il importe de comprendre et de prévoir les réponses adaptatives des écosystèmes et des espèces au changement climatique. Deuxièmement, il convient d’accompagner le passage d’une économie extractive à une économie de la connaissance attentive au modèle suggéré par la nature. La COP21 doit permettre de replacer la question climatique dans les objectifs du développement durable et de redonner à la biodiversité toute son importance.

 

Catherine Aubertin © MNHN

Catherine Aubertin © MNHN, par eva-venancio


Philippe Descola

Anthropologue de la nature, je m’intéresse à la façon dont les humains ont progressivement transformé les environnements au sein desquels ils évoluent. Deux concepts ont trait à cette transformation, ceux d’anthropisation et d’anthropocène. Alors que l’anthropisation vise le mouvement très ancien de transformation des environnements et écosystèmes terrestres par les humains, l’anthropocène, concept proposé par CRUTZEN, désigne une nouvelle ère géologique qui viendrait remplacer l’holocène et qui aurait débuté après un basculement opéré à la fin du 18ème siècle. S’il n’existe pas de régions sur la planète qui n’aient été transformées en profondeur par les populations humaines, l’anthropocène est lié à un usage de la nature totalement inédit et radicalement différent de tous les usages qui l’avaient préexisté.  

La COP21 traite un phénomène global à un niveau global. Or, les effets du réchauffement climatique sont aussi locaux. Les effets les plus importants seront ressentis dans la zone intertropicale.

Il est, selon moi, urgent d’enseigner des sciences des systèmes à l’école, à savoir l’écologie et l’anthropologie. Le respect de la diversité biologique et culturelle doit être érigé en valeur absolue. Sur le plus long terme, il est possible de transformer le système et les outils intellectuels au moyen desquels nous pensons ces phénomènes. Nous sommes à la croisée des chemins : nous devons inventer de nouvelles manières de vivre ensemble et de coexister avec les non humains.

 

Philippe Descola © MNHN

Philippe Descola © MNHN, par eva-venancio


Denis Couvet

Je rappellerai quatre faits. Premièrement, alors que nous sommes entrés dans la sixième grande crise d’extinction, le changement climatique augmente le risque d’extinction de 40 %. Deuxièmement, l’ensemble de la biodiversité est en train de changer. Or, toute la biodiversité est importante, car elle assure un ensemble de fonctions écologiques. Troisièmement, la première menace de la biodiversité étant l’agriculture, la préservation de la biodiversité implique de changer notre relation à l’agriculture. Enfin, le changement climatique fera gagner certains écosystèmes en productivité tandis qu’il en fera perdre d’autres en productivité. Tandis que les premiers abritent 270 millions d’humains, les seconds abritent 3,5 milliards d’humains.  

Aussi, nous devons proposer des mesures qui puissent être acceptées par les acteurs économiques, sociaux et politiques et qui permettent de limiter l’artificialisation des sols, d’assurer la qualité des espaces protégés et d’adopter l’agroécologie. La diversité culturelle doit être présente dans le processus politique pour permettre à la biodiversité d’être préservée. Chaque citoyen est un acteur du système. Les sciences participatives, la démocratie participative et les recherches participatives sont des ingrédients essentiels à la limitation du changement climatique et à la réussite de la transition écologique.

 

Denis Couvet © MNHN

Denis Couvet © MNHN, par eva-venancio


Gilles Boeuf

La biodiversité, terme inventé en 1985 pour désigner la diversité biologique, désigne aujourd’hui toutes les relations que les êtres vivants ont établies entre eux et avec l’environnement.

De la salle

Pensez-vous que l’architecture soit un levier important de lutte contre le réchauffement climatique ?

Catherine Aubertin

La gestion des émissions de gaz à effet de serre passera nécessairement par la gestion de l’urbanisation. Les nouveaux choix de ville doivent s’opérer maintenant.

De la salle

Connaissons-nous déjà les impacts des nouvelles espèces, apparues avec l’anthropisation, sur la biodiversité ?

Gilles Boeuf

Deux nouvelles espèces de moustiques sont apparues dans le métro londonien sans qu’elles n’aient entraîné d’impacts particuliers. La vitesse d’apparition de ces nouvelles espèces nous a en revanche surpris.

De la salle

Comment pourrions-nous parvenir à faire comprendre au public qu’il est nécessaire de préserver toute la biodiversité ?

Philippe Descola

L’enseignement de l’écologie permettrait aux citoyens de prendre conscience des interactions permanentes qu’ils entretiennent avec de multiples espèces.

Gilles Boeuf

Le rat-taupe nu du Kenya a intéressé les chercheurs en médecine le jour où ils ont découvert qu’il vivait 50 ans sans jamais développer de cancers.

De la salle

Les espèces nouvelles sont-elles des espèces qui viennent d’ailleurs ou s’agit-il de créations d’espèces ?

Denis Couvet

Il convient de distinguer les espèces exotiques invasives, qui viennent d’ailleurs, des espèces nouvelles. La biodiversité a toujours été dynamique : des espèces sont toujours apparues tandis que d’autres disparaissaient. Seul le bilan entre les deux importe. Le bilan est aujourd’hui négatif.

Philippe Descola

Un écologue expliquait dans Nature que les humains étaient devenus la principale force de sélection naturelle.

De la salle

Quel regard portez-vous sur la COP21 ?

Catherine Aubertin

Le fait que les termes du débat aient changé et que 155 pays aient déposé une contribution me laisse espérer beaucoup de la COP21.

Philippe Descola

Les outils au moyen desquels nous pensons notre place dans le monde nous condamnent à des palliatifs. La COP21 est un palliatif. Pour que le paradigme change, il faudrait que les humains soient perçus comme des produits des écosystèmes. Ils ne seraient alors plus à la source du droit.

De la salle

Tous les scientifiques du GIEC s’accordent-ils sur les causes du réchauffement climatique ?

Gilles Boeuf

Oui. Ils s’accordent tous sur le fait que les gaz émis depuis trois siècles ont créé le réchauffement climatique.   

Catherine Aubertin

Si les causes sont partagées, nous ne sommes sans doute pas allés assez loin dans la remise en cause des modes de développement et de consommation.

De la salle

Les programmes d’enseignement secondaire et supérieur abordent-ils la problématique évoquée ce soir ?

Gilles Boeuf

Non. Le sujet implique une éducation transversale, ce qui gêne les enseignants.

De la salle

Si la biodiversité est absente du débat, l’ethno diversité l’est encore plus. Aucune liste rouge des peuples menacés n’est dressée par un quelconque organisme. Or, il est erroné de croire que tout le monde doit suivre la voie du développement des États occidentaux.

Philippe Descola

Certaines ONG font connaître des situations locales d’oppression et de spoliation territoriale. Une convention internationale protège par ailleurs depuis trois ans les populations autochtones. Le problème est que personne ne s’entend sur la définition d’une population autochtone.

De la salle

Je suis très inquiète de la qualité de notre eau. Les antibiotiques que nous prenons s’y retrouvent.

Gilles Boeuf

L’eau reste vitale et fondamentale. Notre cerveau est composé à 81 % d’eau.

De la salle

Les populations natives d’Amérique latine se battent contre des multinationales qui ne saisissent pas l’importance de la biodiversité. Comment pouvons-nous faire évoluer les mentalités de ces multinationales ?

Philippe Descola

La biodiversité est indissociable de la diversité culturelle. Les ONG appuient les populations dans leur lutte contre des projets qui mettent en péril leurs conditions de vie. Il convient par ailleurs de faire pression sur les multinationales, dans les pays où elles siègent. De plus en plus de fonds d’investissement refusent d’investir dans ces grandes compagnies.

De la salle

Les règles de protection de la biodiversité n’interviendront-elles pas, dans tous les cas, trop tard ?

Gilles Boeuf

Il n’est jamais trop tard. Le débat sur le réchauffement climatique nous donnera l’occasion de rappeler l’importance vitale de la biodiversité.

Catherine Aubertin

Les lobbys industriels pèsent lourdement sur le débat du réchauffement climatique, de même que les grandes puissances agricoles.

De la salle

En lien avec les travaux du Docteur SELOSSE sur l’organisation des espèces, que pensez-vous du parallèle entre l’organisation des espèces et l’organisation humaine ?

Gilles Boeuf

Le vivant reste beaucoup plus difficile à mettre en équation que le climat.

Je vous remercie de votre participation.