On a longtemps associé le Grand Saphir au nom d’un prince italien, Francesco Maria Ruspoli, qui vécut au XVIIe siècle, sa véritable histoire est encore plus mystérieuse que sa légende.


L’autre grand bleu de Louis XIV

Le Grand Saphir est la plus belle pièce des Joyaux de la Couronne que vous pourrez contempler au Muséum. Aux yeux d’un visiteur moderne, sa forme en losange et son bleu intense lui donnent une apparence quasi-extraterrestre. Si vous vous laissez abducter par sa beauté, sachez qu’elle doit tout à la géologie terrienne. Avec ses 135 carats, il était probablement le plus grand saphir connu au XVIIe siècle. Sa taille en rhomboïde a longtemps laissé penser qu’il s’agissait d’un saphir brut. Que Nenni.


La légende du Ruspoli

Une autre légende voudrait qu’il ait été découvert par un modeste vendeur de cuillères en bois au Bengale. Il serait ensuite entré en possession de Francesco Maria Ruspoli, un prince italien, mécène de Haendel, avant d’appartenir à Louis XIV. En vérité, cette acquisition ne doit rien au sieur Ruspoli dont le nom lui est encore associé. D’après François Farges, l’erreur viendrait d’un récit de Charles Barbot qui en 1858 évoque deux saphirs exposés au Muséum. Cet historien aurait confondu la description du Grand Saphir de Louis XIV avec une réplique du saphir de Ruspoli qui était présentée à ses côtés. Cette confusion s’est perpetuée dans les récits jusqu’à aujourd’hui, au grand dam des lecteurs de Wikipédia.


Un don mystérieux

La véritable origine du Grand Saphir est encore plus mystérieuse que sa légende. Nous savons que son acquisition est contemporaine du Diamant Bleu de Tavernier, nous tenons aussi pour certain qu’il s’agit d’un cadeau fait au roi car aucune somme ne lui est associée dans les Livres de Pierreries de la Couronne. Une hypothèse voudrait qu’il ait été offert au Roi par le fameux David Bazu, un grand joaillier d’Amsterdam qui accompagnait Tavernier dans ses expéditions, en reconnaissance des nombreux achats du souverain.


Pharmacopée universelle

Posés l’une à côté de l’autre, la réplique du diamant de Tavernier, taillée en symétrie, et le Grand Saphir montrent une analogie stylistique étonnante. Mais la comparaison s’arrête là, et le sort réservé aux deux bijoux sera très différent. Le diamant de Tavernier est rapidement confié à Pittan qui réalise sur lui une taille sophistiquée, tandis que le Grand Saphir est conservé en l’état. Ici, Louis XIV semble agir en naturaliste dans sa volonté de ne pas toucher à la gemme. On suppose qu’il était peut être réservé à un usage médicinal. Lemery dans sa "Pharmacopée universelle" recommande justement l’apposition d’un saphir sur les bubons causés par la peste.


Le poli de l’art

Sous Louis XV, le Grand Saphir échappe de justesse à un projet de retaille. C’est finalement le diamant bleu qui est choisi pour orner la Toison d’Or de couleur. Comme le diamant bleu, il manque à l’appel après le vol de 1792, mais réapparait dans l’inventaire de décembre. En 1796, il est choisi par Daubenton pour enrichir les collections du Muséum.

À l’époque, on comprend encore mal la morphologie des cristaux et ce qui différentie un cristal naturel d’une gemme taillée de manière aussi peu conventionnelle. Dans son traité de Cristallographie, Romé de l’Isle le classe d’abord comme un cristal naturel, puis se ravise dans la seconde édition et lui reconnait "le poli de l’art", avant de déclarer qu’il s’agit d’un cristal naturel en 1787. Le cas du Grand Saphir est un assez symptomatique des errements scientifiques qui animèrent les joailliers et minéralogistes de l’époque.

 

Grand Saphir de Louis XIV © MNHN - François Farges

Grand Saphir de Louis XIV © MNHN - François Farges, par François Farges


La piste du vrai Ruspoli

La trace du Ruspoli quand à elle, se perd dans l’histoire récente. On le retrouve dans la collection d’Henry Philipp Hope, celui-là même qui s’enticha du diamant bleu de Louis XIV. Il passe chez les russes, plus particulièrement chez les Romanov avant d’atterrir en Roumanie après la Révolution bolchévique. De là, une autre Révolution aidant, Iléana de Roumanie le revend en 1950 à un grand joaillier américain. Depuis, le Ruspoli se terre dans un coffre-fort en attendant une vente qui lui permettra de refaire surface.