Mémoires de l'esclavage

Institution

10.05.2020

Pour la 15e Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, ensemble avec la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous disons « c’est notre histoire ! ».


"Une barbarie civilisée"

Le mois de mai est traditionnellement une période de gaieté et de liberté pour nombre de nos concitoyens, avec ses nombreux jours fériés et ensoleillés. C’est aussi un temps de mémoire où l’on commémore l’armistice de la Seconde Guerre mondiale le 8 mai ; mais aussi, chaque 10 mai se tient la Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions qui rappelle cette monstruosité qu’a été l’asservissement de femmes, d’hommes et d’enfants africains, assimilés à des « biens meubles », conformément au Code noir promulgué en 1685. Il convient, en effet, de ne pas oublier ces siècles d’infamie où la France, comme les autres puissances coloniales, a pratiqué la traite de millions d’esclaves depuis les côtes de l’Afrique vers les colonies des Amériques et de l’Océan Indien. C’est bien cette abomination qui a été gravée par la loi du 21 mai 2001 inscrivant la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité.

Le décret d’abolition du 27 avril 1848 a mis fin, sous la Seconde République, à cette ignominie dans les colonies françaises, quand l’esclavage était maintenu jusqu’à la fin du XIXe siècle dans certains pays. Pour le centenaire de cette abolition, Aimé Césaire a très justement qualifié l’esclavage des noirs de « barbarie civilisée ».

Cette association de contraires est pleinement appropriée qui rappelle combien la société occidentale s’est considérée longtemps comme la quintessence de la civilisation, apportant sa lumière aux populations colonisées de la planète vues comme primitives. Alors que, dans le même temps, elle s’est comportée avec une barbarie sans nom à enchaîner à fond de cale des millions d’esclaves africains vendus ensuite à l’encan dans des plantations lointaines pour une vie de contraintes, d’avilissement et privés de toute liberté. D’autres « barbares civilisés » peuvent encore et toujours être à l’œuvre. Il n’est que se souvenir, il y a quatre-vingt ans, des tortionnaires nazis qui déportaient massivement juifs, tziganes ou homosexuels vers les camps de la mort, quand ils ne torturaient ou fusillaient les résistants à l’instar du groupe clandestin du réseau du Musée de l’Homme, constitué par Boris Vildé à l’automne 1940.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’un des premiers groupes de Résistance en France s’est constitué au Palais de Chaillot dès les débuts de la guerre. Le message porté par le Musée de l’Homme, dès sa création en 1937, et au travers de son fondateur Paul Rivet, était et a toujours été d’être un lieu engagé où les disciplines des sciences humaines rappellent haut et fort l’unité de l’espèce humaine, luttent contre toutes les formes de racisme et d’ostracisme, et proclament les valeurs universelles et les droits de l’humanité. 

Ces actions militantes se poursuivent plus que jamais aujourd’hui. La première grande exposition du Musée de l’Homme rénové a ainsi été, en 2017, tel un manifeste, « Nous et les Autres, des préjugés au racisme ». Autre exemple, en décembre 2018, pour commémorer la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, signée soixante-dix ans auparavant au Théâtre national de Chaillot voisin, une saison « En Droits » a permis, durant plus de six mois, de revisiter les articles de cet « horizon moral de notre temps » comme l’a qualifié Robert Badinter, à commencer par l'article 4 : « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes ». 

Parmi les manifestations de ce temps de mémoire, la tenue de l’exposition « Tromelin, l’île des esclaves oubliés », réalisée par le Château des Ducs de Bretagne, a permis de relater l’histoire tragique de Malgaches capturés et réduits en esclavage, transportés clandestinement vers l’île Maurice mais qu’un naufrage a jeté sur un îlot de l’océan Indien. Abandonnés par l’équipage français, ils resteront quinze années sur ce minuscule bout de terre balayé par les vents et seules sept femmes et un bébé, sur 160 esclaves, survivront. Cette histoire enfouie dans les sables de l’îlot de Tromelin a été restituée par la recherche d’archéologues qui ont mis au jour les vestiges fugaces mais tellement émouvants laissés par ce petit groupe de survivants. 

Au travers de ces objets et de ces traces, l’on perçoit la réalité de cette horreur qu’a été l’esclavage, et au delà des chiffres un peu abstraits de millions de personnes privées de leur liberté, c’est le destin brisé et martyrisé d’individus que l’on rencontre. L’histoire, l’archéologie, l’anthropologie et toutes les sciences humaines doivent être plus que jamais à l’œuvre pour exhumer et comprendre tous ces témoignages des barbaries passées, pour ce devoir de mémoire collectif, pour cette nécessité de rappeler sans cesse toutes ces mémoires brisées de femmes et d’hommes afin de combattre toutes les résurgences de ces barbaries intolérables mais toujours tapies dans l’ombre. Il faut encore et toujours être vigilants : la liberté reste éternellement fragile.

André Delpuech, Directeur du Musée de l’Homme


TROMELIN, L'ÎLE DES ESCLAVES OUBLIÉS 

En 2019, le Musée de l'Homme a accueilli l’exposition itinérante « Tromelin, l'île des esclaves oubliés ». Entre histoire et archéologie, l’exposition retrace le quotidien de ces esclaves naufragés qui, à partir de 1761, ont dû survivre pendant quinze ans sur un îlot désert de l’océan Indien.

Cette journée de commémoration nationale est l'occasion de revenir sur ce passé colonial et l’histoire de la traite négrière, à travers la mémoire de ces esclaves malgaches.

Partie de Bayonne le 17 novembre 1760, l’Utile, un navire de la Compagnie française des Indes orientales, s’échoue le 31 juillet 1761 sur l’île de Sable (aujourd’hui île de Tromelin), un îlot désert de 1 km² au large de Madagascar, à 500 km de la première terre. Il transporte 160 esclaves malgaches achetés en fraude, destinés à être vendus à l’île de France (l’île Maurice actuelle). L’équipage regagne Madagascar sur une embarcation de fortune, laissant 80 esclaves sur l’île, avec la promesse de venir bientôt les rechercher. Ce n’est que quinze ans plus tard, le 29 novembre 1776, que Jacques Marie de Tromelin, commandant la corvette La Dauphine, jette l'ancre près de l'îlot et sauve les huit esclaves survivants : sept femmes et un enfant de huit mois.

Une archéologie de l’esclavage :

  • André Delpuech, directeur du Musée de l’Homme, présente l’exposition et revient sur l’importance de l’archéologie de l'esclavage pour témoigner de l’histoire coloniale du point de vue des populations asservies. Visionnez son interview.
  • Les fouilles archéologiques terrestres et sous-marines ont permis de documenter au mieux les conditions de vie des survivants. Découvrez le bilan des recherches conduites sur l'île de Tromelin entre 2006 et 2013, avec l’archéologue Max Guérout, archéologue pour le Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN) et Thomas Romon, archéologue, responsable d'opération à l'Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP). Visionnez la conférence.
  • Redonner une image à des fantômes : Sylvain Savoia, auteur de la bande-dessinée « Les esclaves oubliés de Tromelin », a pris part à l'une des expéditions scientifiques sur l’île de Tromelin et nous explique son travail d’illustration pour rester au plus près des faits historiques. Visionnez son interview.

Le quotidien sur l’île de Tromelin raconté aux enfants :

Comment survivre sur cet îlot du bout du monde ? Environnement, nourriture, habitat, écoutez les mini-films des différents chercheurs qui ont travaillé sur l’île pour en savoir plus sur les conditions de vie de Tsimiavo et des siens. Découvrir les vidéos : cliquez ici

L’exposition « Tromelin, l’île des esclaves oubliés » a été coproduite par le Château des ducs de Bretagne - Musée d’Histoire de Nantes et l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), avec le GRAN, Groupe de recherche en archéologie navale, en tant que co-producteur scientifique.

Pour aller plus loin : 

Depuis les années 2000, le développement d’une archéologie de l’esclavage a permis de mettre au jour de nombreux vestiges afin de documenter le mode de vie des esclaves, jusqu’alors connu par les textes et la tradition orale.

« Les recherches sur la colonisation, et plus particulièrement sur l’esclavage sont menées depuis longtemps par les historiens, les sociologues et autres anthropologues. Nous voudrions montrer combien la discipline archéologique peut, elle aussi, jouer un rôle fondamental d’abord comme fournisseuse de données historiques, de faits tangibles, d’informations documentaires, puis également comme « créatrice » de lieux de mémoire et d’ancrages dans le terroir ».

André Delpuech revient sur cette archéologie de l’invisible dans son article : « Archéologie et patrimoine de l'esclavage colonial », Revue Archéologia (nº499). Télécharger l’article

Bibliographie : Archéologie de l'esclavage colonial, André Delpuech, Jean-Paul Jacob (dir.), Paris, La Découverte, INRAP, coll. « Recherches », 2014, 272 p.

Saïd Abdallah, un esclave devenu homme libre

En visitant le parcours permanent de la Galerie de l’Homme, vous pourrez découvrir le buste de Saïd Abdallah réalisé par le sculpteur Charles Cordier.

Cette sculpture nous raconte l'histoire d’un ancien esclave soudanais, Seïd Enkess, arrivé en France en 1838, devenu modèle professionnel pour des peintres et sculpteurs. Charles Cordier réalise son buste sous le nom de Saïd Abdallah, qu’il expose au Salon de l’Académie des beaux-arts en 1848, année de l’abolition de l’esclavage.

Découvrez son histoire

Article 4 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme

Pour en savoir plus et consulter d'autres ressources autour de cette journée de commémoration, consultez le site de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage


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