Les Muscidés, ces mouches pollinisatrices de fleurs !

Découverte

02.09.2016

On croit souvent, à tort, que seules les abeilles pollinisent les fleurs. Pourtant, il existe bien d’autres insectes qui assurent ce rôle. Parmi ces derniers, et aussi étonnant que cela puisse paraître, certaines mouches sont essentielles. On imagine même aujourd’hui qu’elles pourraient « remplacer » les abeilles si ces dernières venaient à disparaître. C’est ce qu’Adrian Pont (visiteur Synthesys) et l’équipe supervisée par Christophe Daugeron du Muséum, étudient actuellement dans les Alpes.


Adrian Pont est taxonomiste spécialisé en entomologie. Il a voué toute sa carrière à étudier les mouches de fleurs, de la famille des Muscidés. Ce sont des vraies mouches, pourvues d’une seule paire d’ailes (d’où leur nom de diptères). Cette famille comprend environ 5 000 espèces à travers le Monde, dont la mouche commune Musca domestica. Parmi les muscidés, nous connaissons tous la « mouche à m… », la mouche piquante Stomoxys calcitrans et toutes les autres espèces de mouches qui agacent les chevaux, le bétail et les humains en été. Mais la plupart des espèces sont inoffensives, et beaucoup sont même bénéfiques. Parmi ces dernières, certaines possèdent des larves qui se nourrissent de déchets organiques et d’excréments, participant ainsi au recyclage de la matière en décomposition. D’autres sont de véritables prédateurs qui se nourrissent d’autres petits insectes nuisibles pour les cultures tels que les pucerons, les moustiques et autres insectes piqueurs (moustiques) ou suceurs (puces), ou encore les champignons. Enfin, d’autres mouches apprécient les fleurs (images 1-2-3), se nourrissant de leur nectar et de leur pollen, jouant ainsi un rôle essentiel de pollinisateurs.

 

Ce sont donc ces « mouches de fleurs » qui ont amené Adrian Pont à venir étudier les collections conservées au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris. En Europe et dans partout sur la planète, nous avons tous parfaitement conscience du déclin des populations d’abeilles. Les populations de nombreuses espèces déclinent du fait des changements climatiques entre autres, et il devient de plus en plus rare d’observer des abeilles, victimes de parasites et de maladies incurables. L’absence des abeilles dans les processus de pollinisation des arbres fruitiers et d’autres cultures constituerait un véritable désastre pour l’espèce humaine (et bien d’autres bien sûr). Il existe donc de très nombreux projets de recherche à l’heure actuelle, étudiant d’autres potentiels insectes pollinisateurs et leur efficacité. Les mouches sont au sommet de cette liste, et sous nos latitudes, les Syrphidés d’Europe centrale et d’Europe de l’Est ainsi que les mouches parasites (Tachinidés) jouent un rôle majeur. Cependant, lorsque l’on se déplace plus au Nord, ou vers des latitudes plus hautes dans les montagnes, on observe une raréfaction de ces familles de diptères et la majorité des amateurs de fleurs sont les Muscidés.

 

En 1993, Adrian Pont a publié un article sur les mouches de fleurs du Parc national Abisko dans la région subantarctique de Suède. Quasiment toutes les mouches rencontrées appartiennent à la famille des Muscidés. Les espèces de mouches prédatrices des familles de Muscidés et Empididés butinent les fleurs pour leur nectar, tandis que d’autres muscidés visitent les fleurs pour leur nectar ainsi que pour leur pollen. La structure de leur proboscis (trompe) leur permet d’ingérer des grains de pollen, qui sont ensuite décomposés par osmose et fournissent aux mouches les protéines dont elles ont besoin. Adrian Pont a également pu remarquer que le mode de collecte du pollen varie d’un genre de muscidés à un autre. Les espèces du genre Trichops piétinent les anthères (partie terminale des organes reproducteurs mâles des fleurs ou étamines), et les grains de pollen se collent ainsi sur les pattes et le corps de l’insecte. La mouche utilise ses pattes antérieures pour se nettoyer, et aspire alors les grains de pollen déposés en grande quantité sur ces pattes. Les espèces du genre Phaonia, quant à elles, ratissent les anthères au moyen de ces mêmes pattes, diffusant ainsi les grains de pollen dans l’air. Le proboscis se déplace alors rapidement de tous les côtés pour attraper et ingérer les grains de pollen éparpillés.

L’observation la plus marquante est le fait que les muscidés font preuve de grande fidélité vis-à-vis des fleurs qu’elles visitent, contrairement à ce qui était communément admis jusqu’ici. De ce fait, les grains de pollen sont transférés mécaniquement d’une fleur à une autre au sein d’une même espèce. Cela a des implications significatives dans l’étude de la pollinisation, et dans la recherche de pollinisateurs autres que les abeilles.

Un projet considérable est actuellement mené au Muséum, supervisé par le spécialiste des diptères Christophe Daugeron, afin d’étudier les mouches de fleurs d’un site des Alpes françaises, au Parc national du Mercantour (voir aussi Biological Letters, 2014, 10: 20140742). Ce projet est unique en son genre puisqu’il consiste à étudier des échantillonnages réalisés à diverses altitudes dans les Alpes, de 1 000 à 2 650 m. Il s’avère qu’à 1 800 m d’altitude, les espèces butineuses les plus souvent observées appartiennent aux familles des Empididés et des Muscidés. Les Empididés sont toutes prédatrices, et du fait de la structure de leur proboscis, elles butinent les fleurs à la recherche de nectar. Les Muscidés quant à elles jouent un rôle plus significatif dans le transfert de pollen d’une fleur à une autre étant donné qu’elles se nourrissent à la fois de nectar et de pollen. Les échantillons collectés dans le cadre de ce projet comprennent plus de 1 000 spécimens de Muscidés et autres familles proches. Cette étude aspire à fournir une expertise taxonomique via l’identification des espèces récoltées de muscidés. L’équipe de chercheurs s’attend à ce que la majorité des spécimens appartiennent à deux genres principaux de mouches de fleurs (Thricops et Phaonia), mais à l’altitude moyenne de 1 800 m, la présence de bien d’autres espèces est à prévoir. C’est une zone de prairies ouvertes avec quelques mélèzes, et lors d’une autre étude des muscidés vivant au-dessus de la zone arborée des Alpes autrichiennes, Adrian Pont a recensé plus de 80 espèces, bien que ce nombre décroisse avec l’altitude. À 3 000 m d’altitude, on dénombre très peu de muscidés, mais les espèces vivant aussi haut sont endémiques (rencontrées exclusivement dans cette zone).

Les résultats de cette étude seront doubles : d’une part un apport considérable de données directement liées au projet, et d’autre part, une avancée dans la connaissance de la zonation altitudinale de ces mouches dans les Alpes françaises. L’ensemble de ces résultats fournira de nouvelles informations essentielles à la compréhension du rôle pollinisateur de ces insectes.

Chercheur aujourd’hui à la retraite, Adrian Pont n’en reste pas moins actif et passionné vis-à-vis de la rechercher. Pendant son séjour, il a ainsi pris le temps de mettre la main à la pâte en réorganisant les dizaines de boîtes de collections qu’il a étudié. Le changement (voir images dans le diaporama ci-dessous) est ahurissant n’est-ce pas ? Ce travail, essentiel à l’étude des collections dans de bonnes conditions à la fois pour ces dernières mais également pour les chercheurs, ne saurait être réalisé exclusivement par les personnels du Muséum du fait de la quantité colossale des collections. Et les chercheurs en séjour de recherche au Muséum (via le programme Synthesys entre autres) jouent un rôle fondamental pour la conservation de ce patrimoine naturaliste mondial !

Pour en savoir plus sur Synthesys

 

Portrait d'Adrian Pont © MNHN

Portrait d'Adrian Pont © MNHN, par eva-venancio

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