Les Bryozoaires des Açores : endémisme et histoire

Projets

14.08.2017

Bjorn BERNING, l’un des rares spécialistes actuels de bryozoaires, travaille en Autriche et s’intéresse à l’origine des populations de ces organismes aux Açores. Archipel situé à l’Ouest du Portugal, ses îles sont peuplées d’organismes endémiques d’une part et d’espèces dites invasives d’autre part. Et parmi les questions que les scientifiques se posent figure l’origine géographique et le mode de migration de ces dernières sur l’archipel. Les larves de bryozoaires n’étant pas bonnes nageuses, Bjorn Berning s’interroge sur les divers peuplements de bryozoaires aux Açores. Et pour se faire, quel meilleur endroit que le MNHN qu’il a pu venir visiter grâce à un financement du programme SYNTHESYS ?


Portrait de Bjorn BerningBien que les Bryozoaires (« animaux mousses ») constituent un groupe extrêmement varié et présent partout dans les îles de ‘l’Atlantique Nord et les monts sous-marins, ils n’ont pourtant pas bénéficié d’un grand intérêt ni fait l’objet de beaucoup d’études pendant ces dernières décennies. Cela est en partie dû au fait que ces animaux forment des colonies d’un millimètre à quelques centimètres seulement, passant souvent inaperçues et particulièrement difficiles à déterminer. De plus, il existe de moins en moins de spécialistes de ces organismes, frôlant eux-mêmes l’extinction ces derniers temps. Par exemple, bien que l’histoire de la recherche en bryologie en France (et plus précisément au Muséum national d'Histoire naturelle) ait été riche et active depuis le 19e siècle, il est triste de constater qu’il n’existe plus aucun spécialiste de ce groupe employé sur l’ensemble du territoire français à ce jour. Et la situation est très similaire en Scandinavie, en Allemagne ou encore au Portugal, pour ne citer que ces trois pays européens.

Cette situation est vraiment dramatique et ce pour plusieurs raisons. D’une part, alors que des composés bioactifs produits par les bryozoaires et leurs symbiontes bactériens ont été isolés et sont actuellement utilisés dans la lutte contre certains cancers, une infime partie seulement des espèces a été analysée de façon un peu désordonnée. Une recherche plus systématique mènerait certainement à la découverte de nombreux composés présentant un intérêt pharmaceutique. D’autre part, de nombreuses espèces invasives de bryozoaires vivant dans des eaux peu profondes ont été identifiées. Leur présence, leur expansion et leur impact sur les faunes indigènes nécessitent un suivi régulier. Mais il est vrai aussi qu’une très faible quantité d’espèces de bryozoaires, à l’échelle mondiale, a été identifiée jusqu’ici. Même dans les eaux dites « bien connues » d’Europe, de nouvelles espèces sont fréquemment découvertes et pourraient être décrites chaque jour si seulement nous disposions d’un plus grand nombre de spécialistes !

Un autre potentiel jusqu’ici sous-estimé est l’utilisation des bryozoaires dans les analyses biogéographiques de sites fossiles autant qu’actuels. En général, la plupart des espèces de bryozoaires libèrent leurs larves qui vont passer de quelques minutes à plusieurs heures dans la colonne d’eau avant de s’attacher à un substrat et former une colonie.

En comparaison, chez d’autres groupes d’organismes tels que les gastéropodes, les bivalves ou les coraux, les larves passent plusieurs mois au sein du plancton. De ce fait, leur potentiel de dispersion ainsi que la distribution géographique de ces organismes est bien plus importante que chez les bryozoaires. Les îles situées au large et les monts sous-marins issus d’activité volcanique, tels que les Açores, ne peuvent être atteintes que par des colonies de bryozoaires ayant voyagé sur des radeaux d’algues. Les bryozoaires jouent ainsi un rôle important lorsque l’on s’intéresse aux périodes de colonisations de nouvelles îles et de monts sous-marins, si l’on connaît l’origine géographique des populations fondatrices.

Grâce au programme scientifique européen SYNTHESYS, Bjorn Berning s’engage dans la révision des espèces observées aux Açores et qui ont été collectées lors d’une relativement récente expédition sur l’archipel (Biaçores en 1971). En effet, à cette occasion, un effort a été porté sur l’échantillonnage d’un maximum de colonies. A l’occasion d’un précédent séjour au Muséum national d'Histoire naturelle en 2012, et toujours grâce au programme SYNTHESYS, notre collègue allemand avait étudié les espèces collectées lors des expéditions de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle à bord du Travailleur, du Talisman, et du Prince Albert. Grâce à l’utilisation de la microscopie électronique à balayage (MEB) et aux analyses génétiques dédiées à l’étude de la biodiversité, un nouveau concept de taxon fondé sur une espèce morphologique (« morphospecies taxon ») a été développé pendant ces dernières décennies et nécessite une réévaluation des données historiques relatives à ces espèces.

Chez la plupart des bryozoaires, chaque animal, appelé zoïde, et qui mesure en général moins d’un centimètre de long, est protégé par un squelette calcifié. En faisant bourgeonner les zoïdes jusqu’à leur maximum de croissance, des colonies de tailles, de formes et de couleurs différentes se développent horizontalement ou verticalement. Etant donné que le squelette présente de grandes variations au sein et entre les espèces, c’est bien sur ce caractère morphologique que se fondent les spécialistes pour identifier et distinguer les différents taxons de bryozoaires.

Alors que les espèces des Açores étaient nouvellement décrites en se fondant sur des spécimens collectés pendant les expéditions françaises, et sont aujourd’hui considérées comme endémiques de l’archipel, la plupart de ces taxons ont, en réalité, initialement été assignés à des espèces qui étaient d’ores et déjà connues à d’autres endroits du monde. En utilisant le MEB pour réviser ce groupe, il est apparu évident qu’il existe bien des différences morphologiques entre les populations de la plupart des îles et celles observées en marge littorale, ce qui indique qu’un certain nombre d’espèces des Açores doivent être décrites en tant que nouvelles espèces ; ce qui va accroître le nombre d’espèces endémiques insulaires. En outre, plusieurs espèces vraiment identiques à celles connues sur le continent suggèrent que ces dernières sont des espèces invasives.

Un autre avantage, quand on étudie les bryozoaires, réside dans le fait que les fossiles sont également conservés en abondance. Bjorn Berning décrit actuellement une faune datant du Pliocène inférieur (5,3 à 3,6 millions d’années) de Santa Maria, l’île des Açores située la plus à l’Ouest, et qui contient plus de 30 espèces. En associant ses travaux à ceux réalisés sur la faune actuelle révisée, et qui comprend quant à elle environ 200 espèces, il sera possible pour Bjorn Berning de reconstruire l’histoire dans le temps et dans l’espace du peuplement d’au moins quelques taxons des Açores, et d’identifier dans quelle direction les courants océaniques de surface ont circulé dans l’Atlantique nord.

Bjorn Berning a 47 ans. Il est spécialiste de bryozoaires et travaille à l’Oberösterreichisches Landesmuseum, à Leonding en Autriche. Il voue sa passion de chercheur au domaine des bryozoaires sur lesquels il a réalisé sa thèse de doctorat à Hambourg en 2005.

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