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Biodiversité : "L’histoire naturelle ne fait pas suffisamment partie des exigibles de la culture"

La liste de nos liens avec le reste du vivant est sans fin. Et pourtant, l’histoire naturelle est trop souvent négligée. Paradoxe en période de crise environnementale. Une tribune de Bruno David, ancien président du Muséum, dans le cadre de la biennale "Nous ! Le vivant".

Pourquoi se préoccuper du vivant, pourquoi s’intéresser à la biodiversité ?

Une première réponse évidente est que notre dépendance au reste du vivant est totale. Nous dépendons de la biodiversité pour nous nourrir, digérer, respirer, nous soigner, tout simplement pour vivre au sens biologique. Chaque déclin, chaque perte représente donc un risque, souvent insidieux, pour notre propre espèce.

Une seconde réponse, moins évidente de prime abord, est que notre équilibre psychologique sur Terre passe aussi par des relations multiples avec le vivant. Les liens entre culture et nature foisonnent. On peut penser à des expressions ou proverbes : « muet comme une carpe », « fort comme un cheval », « la montagne accouche d’une souris » ou encore « qui vole un œuf, vole un bœuf ». On peut évoquer des relations plus symboliques, comme le caractère sacré des ibis dans l’Égypte ancienne ou la place occupée par le ginkgo chez les Japonais, ou encore le cèdre symbole du Liban et, pourquoi pas, l’effeuillage d’une marguerite.

Les religions s’en mêlent aussi ; pensez au brin d’olivier apporté par une colombe à Noé ou au buis du dimanche des rameaux pour les chrétiens ; évoquons ce mollusque marin qui servait – on en a perdu la trace – à teindre en bleu le fil des petites tresses que les hommes juifs portent accrochées à leur ceinture ; de nombreuses espèces animales sont évoquées dans le Coran, dont la modeste fourmi qui donne même son nom à une sourate. La liste de nos liens avec le reste du vivant est presque sans fin et elle atteste à quel point notre espèce en est dépendante. Ce reste du vivant devrait donc être au centre de nos préoccupations, et pourtant…

Et pourtant, en dépit de tous les signes avant-coureurs d’une crise majeure de la biodiversité qui s’accumulent, alors même que nous devrions lui accorder une attention vigilante, nous nous complaisons dans une forme d’ignorance. Ranger les huîtres dans les crustacés, être incapable de différencier une mésange d’un chardonneret nous semblent des erreurs anodines. Tandis que clamer que Victor Hugo a eu le prix Goncourt pour avoir écrit Germinal ou que Chagall est célèbre pour avoir peint les Demoiselles d’Avignon est considéré comme une ineptie. Sans être de même nature, ces erreurs sont néanmoins de même ampleur. La hiérarchie que l’on y voit tient simplement au fait que l’histoire naturelle ne fait pas suffisamment partie des exigibles de la culture. Paradoxe en période de crise environnementale alors que nous avons un besoin crucial de connaître pour comprendre et agir en connaissance de cause.

Dans ce contexte paradoxal, le Muséum national d’Histoire naturelle affiche sa volonté d’un engagement responsable. Un engagement auprès et pour la société, un engagement qui cherche à éclairer, à donner des clefs de lecture à nos concitoyens sans pour autant devenir prescripteur. Parallèlement, la « Biennale du vivant » participe du même esprit. De surcroît, elle entremêle dans un bel équilibre histoire naturelle, philosophie et art. Comment alors, le Muséum aurait-il pu ne pas y contribuer ?

Bruno David, ancien président du Muséum national d'Histoire naturelle. Initialement publié par Libération.fr le 6 août 2023

Nous ! Le vivant

Pour aller plus loin, rendez-vous le 23 septembre 2023 pour la nouvelle biennale Nous ! Le vivant, un événement pour explorer toutes les formes du vivant organisé par le Muséum national d'Histoire naturelle avec l’École des Arts Décoratifs, l’École normale supérieure – PSL et le journal Libération.