Flamant rose Camargue
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La montée des eaux en Méditerranée menace fortement les oiseaux

À l’horizon 2100, un grand nombre de zones humides longeant la Méditerranée seront submergées par la mer. Cette perte de territoire sera obligatoirement un manque pour des centaines de populations animales, dont celles des oiseaux d’eau qui dépendent fortement de ces milieux. Comment les préserver face à la hausse du niveau marin ? Entretien avec Fabien Verniest, chercheur au Muséum.

Pourquoi avez-vous centré votre travail autour de la Méditerranée ?

Saintes-Maries-de-la-Mer, delta du Rhône

Saintes-Maries-de-la-Mer, delta du Rhône

© Didier - stock.adobe.com

Nous avons aussi choisi de travailler sur la Méditerranée car, sur son pourtour, les zones humides sont fortement menacées et très importantes pour la biodiversité, et particulièrement pour les oiseaux d’eau, les poissons, les amphibiens et de nombreuses autres espèces. La Méditerranée est déjà une zone particulièrement vulnérable au changement climatique, et les activités humaines comme la pollution, la chasse, la gestion de l’eau, l’urbanisation, l’extension et l’intensification de l’agriculture y ajoutent des pressions très fortes sur la biodiversité.

Qu’est-ce qu’un oiseau d’eau ?

Les oiseaux d’eau sont des oiseaux dont l’existence dépend écologiquement des zones humides. Ce sont souvent des oiseaux qui montrent des caractéristiques physiques d’adaptation à ces milieux-là, comme un long bec et de longues pattes, des doigts palmés ou un plumage imperméable. Hérons, aigrettes, canards, oies, limicoles (petits échassiers), cygnes, pélicans, goélands, mouettes, cormorans, cigognes, flamants roses… On compte aujourd’hui plus de 150 espèces d’oiseaux d’eau qui passent l’hiver en Méditerranée.

Comment avez-vous évalué les zones humides les plus en danger dans cette zone ?

Nous avons regardé à horizon 2100 quelles pourraient être les zones humides les plus exposées à la montée des eaux en nous penchant surtout sur celles qui revêtent un intérêt tout particulier pour les oiseaux et qui sont suivies dans le cadre du dénombrement international des oiseaux d’eau. C’est un des plus anciens programmes de suivi de la biodiversité à large échelle qui concerne 143 pays et qui a pour objectif d’étudier l'évolution temporelle des populations d’oiseaux d’eau, et d’identifier les zones humides particulièrement importantes pour ces espèces (bien qu’elles le soient aussi pour d’autres familles d’animaux et de végétaux).

Ainsi, après avoir trié les zones humides les plus importantes et situées dans la bande côtière de 30 km, nous nous sommes servis des projections du Groupe d'experts intergouvernemantal sur l'évolution du climat (GIEC) à l’horizon 2100, et de 7 scénarii qu’ils ont envisagés concernant l’élévation du niveau marin. Ces 7 possibilités varient entre des montées des eaux à moins de 50 centimètres à plus d’1,50 m. Une projection, certes, pessimiste mais qui n’est pas à exclure.  

En se fondant sur ces chiffres, nous avons estimé qu’environ 1/3 de ces zones humides seraient au moins en partie submergées par la mer, y compris dans le scénario le plus optimiste.

Quels sont les effets d'une montée des eaux sur ces zones en danger ?

Les oiseaux d’eau, bien qu’on les regroupe sous ce terme, ont des modes de vie et des exigences biologiques très diversifiés. Certains vivent dans des zones humides aux eaux saumâtres et peu profondes, d’autres dans des lacs d’eau douce, d’autres passent une partie de leur temps en mer… Le danger principal pèse sur les oiseaux vivant dans des zones humides d’eau douce. Si celles-ci se sont submergées, leur écosystème sera intégralement bouleversé. Leur profondeur changera également, ce qui peut avoir un impact sur de nombreux oiseaux d’eau qui ont besoin d’une certaine profondeur d’eau pour pouvoir s’alimenter. 

Un changement climatique très rapide risque d’être accompagné de pressions d’urbanisation et d’agriculture particulièrement fortes. Cela aura évidemment un impact sur la Méditerranée, où les zones humides ont déjà peu de place et ont vu leur surface drastiquement réduite ces dernières décennies. Cela signifie que pour de nombreux oiseaux d’eau, cette submersion sera synonyme de disparition de leur habitat, ou de sa transformation en un habitat dans lequel ils ne pourront pas vivre. Leur habitat naturel, détruit, ne pourra pas se retrouver à proximité dans ce contexte de compétition pour l'espace. Une zone humide ne se déplace pas ; elle ne se créé pas non plus du jour au lendemain. 

Si certains oiseaux marins bénéficieront de ce changement, notamment pour leur hivernage, la majorité des oiseaux d’eau dépendant de la zone humide submergée n’auront plus d’espace pour se reproduire ou passer l’hiver.

Quelles sont les actions envisageables pour préserver ces espaces ?

Une partie de ces zones humides sont déjà des espaces protégés ! Et justement, les plus exposées sont protégées. La bonne nouvelle, c’est qu’on suppose qu’il y aura davantage de moyens pour la conservation de ces espaces, mais il sera toujours impossible de limiter localement la hausse du niveau marin. Au mieux, ces financements pourraient favoriser l’adaptation de ces zones humides protégées à la hausse du niveau de la mer. Pour ce faire, des mesures de gestion et de conservation spécifiques pourraient être appliquées. Malheureusement, comme il sera certainement très difficile d'aller à l’encontre de la submersion marine, on risque de perdre une grande partie du territoire des zones humides. Si cette solution permet de préserver ces zones quoi qu’il en coûte, leur changement radical marquera forcément une perte d’intérêt pour de très nombreuses espèces qui y vivaient avant.

Héron cendré (Ardea cinerea)

Héron cendré (Ardea cinerea)

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Barge rousse (Limosa lapponica)

Barge rousse (Limosa lapponica)

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Quelles sont les mesures possibles d’adaptation à la hausse du niveau marin ?

On peut distinguer trois grandes catégories de mesures d’adaptation à la hausse du niveau marin. 

La première grande catégorie relève de l’ingénierie. On y trouve la construction de digues, d’épis, ou encore les apports de sable. Le problème étant que ces mesures sont souvent coûteuses et inefficaces à long terme. Elles sont avant tout mises en place pour protéger les enjeux socio-économiques sur les côtes plutôt que dans le cadre de la sauvegarde du patrimoine naturel.  

La deuxième grande catégorie est celle des solutions fondées sur la nature, dont fait partie la restauration d’écosystèmes. Ces techniques peuvent être une bonne issue pour lutter contre la submersion marine dans certains contextes, et favoriser la biodiversité tout en limitant le changement climatique grâce à la capacité de stockage du carbone des zones humides. Hélas, ce sont souvent ces techniques qui sont les moins connues des décideurs. Ces derniers s’en tiennent souvent aux mesures classiques. 

La troisième stratégie est celle du repli. On va considérer qu’on ne peut pas ou qu’il ne faut pas aller à l’encontre de la submersion marine, mais qu’on va envisager un recul du trait de côte. Cela implique d’anticiper un décalage, un glissement dans l’espace de la zone humide, en lui laissant plus de place qu’elle n’en occupe actuellement en empêchant des processus d’extension urbaine ou agricole. Ainsi, sur le long terme, lorsque la zone humide initiale sera submergée, elle pourra retrouver un espace équivalent plus à l’intérieur des terres. Pour que la zone humide soit équivalente, il faut lancer ce processus en avance, envisager son "repli" en avance. Cela va malheureusement souvent à l’encontre des politiques des acteurs locaux et de l’urbanisme, ce qui complique sa mise en place notamment dans un contexte méditerranéen avec une forte pression démographique sur les côtes.

Quels enjeux pour les espèces vivant dans ces zones humides ?

Les espèces spécialistes de ces zones risquent de voir leurs populations diminuer et à terme tout simplement disparaître

Par exemple, certaines espèces qui sont fortement exposées à la submersion marine dépendent des lagunes côtières (des étangs littoraux d’eau salée ou saumâtre à faible profondeur), comme les étangs autour de Montpellier ou l’étang de Thau. Si leurs habitats sont voués à disparaître, et qu’on n’enclenche pas de processus d’adaptation à la hausse du niveau marin, elles ne retrouveront pas de zones humides côtières propices à leur hivernage et disparaîtront du territoire. Les espèces plus généralistes qui ont des affinités pour des zones humides aux profils très différents elles auront moins de problème pour s’adapter. C’est encore une fois le schéma bien connu de la disparition d’un environnement, provoquant la disparition des espèces spécialistes qui y vivaient au profit d’espèces généralistes.

Spatule blanche (Platalea leucorodia)

Spatule blanche (Platalea leucorodia)

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Mouette mélanocéphale (Ichthyaetus melanocephalus)

Mouette mélanocéphale (Ichthyaetus melanocephalus)

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Référence scientifique :

Verniest, F., Galewski, T., Boutron, O., Dami, L., Defos du Rau, P., Guelmami, A., Julliard, R., Popoff, N., Suet, M., … & Le Viol, I. (2024). Exposure of wetlands important for nonbreeding waterbirds to sea-level rise in the Mediterranean. Conservation Biology. DOI : https://doi.org/10.1111/cobi.14288

Entretien réalisé en avril 2024. Remerciements à Fabien Verniest, chercheur au Centre d'Écologie et des Sciences de la Conservation (CESCO) UMR 7204.

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