La notion de stratotype
La préservation des stratotypes, sites de référence sur le terrain.
L’approche de l’histoire de le Terre, c’est-à-dire de la chronologie des différents phénomènes qui ont pu être enregistrés, est une appréhension du temps à une échelle qui est généralement peu familière à l'Homme. Pour y arriver, il faut procéder par étapes successives: 1) reconnaître les roches constituant les couches géologiques ; 2) établir l’âge relatif des couches qui se rencontrent dans une même région ; 3) établir d’une façon rationnelle les coupures de divers ordres dans l’ensemble des couches géologiques ; 4) établir le synchronisme des couches, c’est-à-dire déterminer quelles sont celles de même âge géologique ; 5) établir les âges absolus, c’est-à-dire mettre des chiffres sur les coupures.
Les premiers géologues de terrain
ont retenu principalement les caractères
pétrographiques des roches sédimentaires
et beaucoup d’anciennes dénominations
témoignent de ce rôle essentiel de leur nature pétrographique
(« Houiller », « Vieux Grès Rouges », «
Corallien », «Crétacé », ...). Pour
avoir une signification, ces termes supposent implicitement que des couches
de même composition sont de même âge.
Or, nous savons par la simple considération
des phénomènes de sédimentation actuelle que la réciproque
de ce postulat est continuellement mise en défaut. Un exemple classique
à cet égard est l’équivalence, au point de vue de
l’âge géologique, des dépôts du gypse de Paris
(Argenteuil, Montmartre, Ménilmontant, Romainville, etc.) et du
calcaire lacustre de Champigny qui montrent un passage d’une lithologie
à l’autre. C'est la notion de passage
latéral de faciès, observé
fréquemment sur le terrain.
La preuve habituelle du synchronisme des couches
géologiques, surtout lorsqu’il s’agit de formations rencontrées
à de grandes distances les unes des autres, est la
présence de fossiles communs à ces divers dépôts
ou de fossiles dont l'équivalence chronologique a été
démontrée en un lieu donné.
Établir l’âge relatif des couches
est a priori l'étape la plus aisée, par la simple application
du principe de superposition:
une couche géologique superposée à une autre est plus
récente que celle-ci. Mais, évidemment, ce principe n’est
applicable qu’à la condition essentielle que l'on ait pu vérifier
que la superposition est originelle, vérification parfois fort délicate.
Les premiers stratigraphes européens se sont attachés d'abord à décrire des histoires locales, illustrées par des séquences lithologiques verticales. Parmi eux, Smith (1769-1839) est considéré comme le fondateur de la stratigraphie et même de la biostratigraphie ; il voit en effet dans la succession des dépôts sédimentaires une figuration de l’écoulement du temps ; il reconnaît leur continuité dans 1'espace et a recours aux fossiles pour distinguer entre elles des couches lithologiquement semblables.
Une des cinq coupes de W. Smith publiées en 1819.
"Strata through Hampshire and Wiltshire to Bath."
S'inspirant de cette démarche, Quenstedt
et Léopold de Buch subdivisent les roches du Jura Souabe en trois
parties : un groupe inférieur ou "Jura noir" (Lias), formé
de marnes et de calcaires argileux de couleur sombre ; un groupe moyen
ou "Jura brun", groupant des terrains comprenant des assises ferrugineuses
; un groupe supérieur ou "Jura blanc", composé de calcaires
clairs. De même, trois étages superposés de sables
sont très tôt distingués dans les environs de Paris
: sables inférieurs, moyens et supérieurs, séparés
par des formations argileuses ou calcaires.
Cette stratigraphie objective par les faciès,
ou lithostratigraphie, constitue toujours le fondement de la géologie
sédimentaire descriptive. Elle est à la base des levers de
coupes sur le terrain et de leur représentation sous forme de colonnes
stratigraphiques et des cartes géologiques.
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A gauche : Coupe théorique des divers terrains, roches et minéraux qui entrent dans la composition du sol du bassin de Paris, d'après Cuvier et Brongniart, 1831.
A droite :"Carte minéralogique où l’on voit la nature et la situation des terreins qui traversent la France et l’Angleterre". par Jean-Etienne Guettard. Carte publiée en 1746 par l’Académie des Sciences.
Les premières cartes géologiques européennes, comme celles de Guettard (1746) et celles de Dumont (1830), sont lithologiques. Leur objectif principal est de présenter la distribution des substances utiles, sans véritable référence chronologique. Mais la "Carte minéralogique des environs de Fontainebleau, Etampes et Dourdan" de Guettard, Lavoisier et Monnet, publiée en 1767, comporte en marge trois coupes lithologiques dont une à gauche intitulée "Ordre et coupe des bancs des montagnes des environs d'Estampes", due à Lavoisier. Elle constitue la toute première description de ce qui deviendra le stratotype du Stampien.
Carte minéralogique des environs de
Fontainebleau, Etampes et Dourdan, gravée en 1767. Feuille 55 de
"L'atlas minéralogique de France" de Guettard, Lavoisier et Monnet.
L’établissement des divisions géologiques de divers ordres est l’un des problèmes fondamentaux de la géologie. Si un large accord avait été facilement acquis sur les subdivisions en grands groupes (Eres, Périodes ou Systèmes), il n'en était pas de même sur les subdivisions d'ordre inférieur, en particulier les étages. Cette notion fut introduite en 1842 par A. d'Orbigny avec le souci majeur de donner à ces subdivisions une valeur plus générale. Bien souvent en effet, les dénominations antérieures étaient basées sur des critères essentiellement "minéralogiques" qui avaient une signification surtout locale.
D'Orbigny (1851, p. 256) définit les
étages "par rapport aux espèces".
"Un étage, pour nous, est une époque en tout identique
à l'époque actuelle. C'est un état de repos de la
nature passée, pendant lequel il existait, comme dans la nature
actuelle, des continents et des mers, des plantes et des animaux terrestres,
des plantes et des animaux marins; et, dans les mers, des animaux pélagiens
et des animaux côtiers à toutes les zones de profondeur. Pour
qu'un étage soit complet, il doit montrer un ensemble d'êtres
terrestres ou marins, qui puisse représenter une époque toute
entière, analogue au développement que nous voyons actuellement
sur la terre."…
"… successivement, vingt-sept fois des
créations distinctes sont venues repeupler toute la terre de ses
plantes et de ses animaux, à la suite de chaque perturbation géologique
qui avait tout détruit dans la nature vivante."
Ces étages sont séparés
par des discontinuités que d'Orbigny définissait ainsi (1849,
p. 152) : "La ligne de séparation entre deux étages est,
disons-nous, marquée par une discordance de stratification dans
les couches, par des dénudations, par le polissage, l'usure de la
superficie de l'étage le plus anciens des deux, par des dépôts
ferrugineux, par des lits de galets, par des inégalités extérieures
du sol, enfin par la différence de couleur et de composition minéralogique
des roches qui se succèdent."
La plupart des noms des
27 étages ainsi définis ont une origine géographique,
soit une ville, une région, ou un département. La notion
de stratotype était introduite, même si d'Orbigny ne
l'avait pas baptisée, mais elle est contenue dans la définition
de ses étages. Citons des exemples : pour le Cénomanien (1847):
"...la ville du Mans (Cenomanum) étant fondée immédiatement
sur le type le mieux caractérisé et le plus complet de l'étage
qui nous occupe, sans qu'on puisse le confondre avec les autres". Au
sujet du Tongrien , alors considéré comme un sous-étage
du Falunnien, d'Orbigny écrivait :" ... les environs d'Etampes
seront le point étalon pour la France. Nous avions pensé
à le nommer étage Stampien, les environs d'Etampes (Stampae)
en montrant le plus beau type français."
.
"Historiquement l'Europe occidentale, dont
la France, a été au départ de l'élaboration,
progressive et tâtonnante, de nos échelles stratigraphiques.
La nomenclature en porte la marque : Stéphanien, Autunien, Hettangien,
Sinémurien, Lutétien,... etc. Or, les documents de terrain
auxquels renvoient ces noms, passés dans l'usage courant pour beaucoup
de géologues et de paléontologues, sont très divers
et de valeur très différente, à cause de leur constitution,
de leurs contenus, eux-mêmes très divers. Mais ils le sont
aussi parce que les concepts auxquels se référaient - le
plus souvent implicitement - leurs créateurs n'ont pas toujours
été les mêmes, suivant 1'époque, suivant le
tempérament de l'auteur. Cette histoire de la nomenclature stratigraphique
s’étale en effet sur plus d'un siècle : 1849-1850 pour le
Sinémurien d'Alcide d'Orbigny (très paléontologue),
1883 pour le Lutétien d'Albert de Lapparent (géologue naturaliste),
1910 pour le Lotharingien de Haug (professeur systématisant), 1960
pour le Biarritzien de Hottinger et Schaub (micropaléontologues)..."
(d'après Rat, 1980)
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| PENTEVRIEN | (Pays de Penthièvre, baie de Saint-Brieuc) | Cogné, 1959 |
| BRIOVERIEN | (Brioveria, ancien nom celte de Saint-Lô, Manche) | Barrois, 1899 |
| GIVÉTIEN | (Givet, Ardennes) | Gosselet, 1879 |
| STRUNlEN | (Etroeungt, Nord) | Barrois, 1913 |
| STEPHANIEN | (St Etienne, Loire) | Munier-Chalmas et de Lapparent, 1893 |
| AUTUNIEN | (Autun, Saône-et-Loire) | Bergeron, 1889 |
| HETTANGlEN | (Hettange-Grande, Moselle) | Renevier, 1864 |
| SINEMURIEN | (Semur-en-Auxois, Côte-d'Or) | d'Orbigny, 1849-1850 |
| LOTHARINGIEN | (Lorraine ; de Lotharingie, nom de province mérovingienne) | Haug, 1910 |
| TOARCIEN | (Thouars, Deux-Sèvres) | d'Orbigny, 1849 |
| BAJOCIEN | (Bayeux, Calvados) | d'Orbigny, 1849 |
| VESULIEN | (Vesoul, Haute-Saône) | Marcou, 1848 |
| SÉQUANIEN | (des Séquannes, tribu gauloise de sources de la Seine) | Marcou, 1848 |
| CRUSSOLIEN | (Crussol, Ardèche) | Rollier, 1909 |
| ARDESCIEN | (Ardèche [Ardesca] ) | Toucas, 1890 |
| BERRIASIEN | (Berrias, Ardèche) | Coquand, 1871 |
| BARRÉMIEN | (Barrême, Alpes-de-Haute-Provence) | Coquand, 1862 |
| APTIEN | (Apt, Vaucluse) | d'Orbigny, 1840 |
| BÉDOULIEN | (Bédoule, Bouches-du-Rhône | Toucas, 1888 |
| GARGASIEN | (Gargas, Vaucluse) | Kilian W., 1887 |
| CLANSAYÉSIEN | (Clansayes, Drôme) | Breitstoffer, 1947 |
| ALBIEN | (de Alba , rivière l'Aube, Aube) | d'Orbigny, 1842 |
| CÉNOMANIEN | (Cenomanum,[n.lat. de Le Mans], Sarthe) | d'orbigny, 1847 |
| TURONIEN | (Tours, Indre-et-Loire) | d'Orbigny, 1842 |
| SENONIEN | (Sens, Yonne ; de la tribu gauloise des Sénones) | d'Orbigny, 1842 |
| CONIACIEN | (Cognac, Charente) | Coquand, 1857 |
| SANTONIEN | (Saintes, Charente-Maritime) | Coquand, 1857 |
| CAMPANIEN | (Pays de champagne, Charente) | Coquand, 1857 |
| VALDONNIEN | (Valdonne [lieu-dit], Bouches-du-Rhône) | Matheron, 1878 |
| FUVÉLIEN | (Fuveau, Bouches-du-Rhône) | Matheron, 1878 |
| BÉGUDIEN | (La Bégude [lieu-dit], Bouches-du-Rhône) | Villot, 1883 |
| ROGNACIEN | (Rognac, Bouches-du-Rhône) | Villot, 1883 |
| VITROLLIEN | (de Vitrolles, Bouches-du-Rhône) | Matheron, 1878 |
| GARUMNIEN | (Garumna [n.lat. de Garonne], Haute-Garonne) | Leymerie, 1862 |
| SPARNACIEN | (Sparnacum [n.lat. d'Epernay], Mame) | Dollfus, 1880 |
| CUISIEN | (Cuise-la-Motte, Oise) | Dollfus, 1880 |
| LUTÉTIEN | (Lutetia [n.lat. de Paris] ) | de Lapparent, 1883 |
| BIARRITZIEN | (Biarritz, Pyrénées-Atlantiques) | Hottinger et Schaub, 1960 |
| AUVERSIEN | (Auvers-sur-Oise, Val d'oise) | Dollfus, 1880 |
| MARINESIEN | (Marines, Val d'oise) | Dollfus, 1907 |
| LUDIEN | (Ludes, Marne) | Munier-Chalmas et de Lapparent, 1893 |
| SANNOISIEN | (Sannois, Val d'Oise) | Munier-Chalmas et de Lapparent, 1893 |
| STAMPIEN | (Stampae [n. lat. d'Etampes], Essonne) | d'Orbigny, 1852 |
| AQUlTANlEN | (Aquitaine) | Mayer-Eymar, 1858 |
| BURDIGALIEN | (Burdigala [ nom romain de Bordeaux], Aquitaine) | Depéret, 1892 |
| REDONIEN | (Condate Redonum - nom latin de Rennes-, llle-et-Vilaine) | Dollfus, 1906 |
En bleu, les étages qui ne sont plus valides ou des termes qui désignent des subdivisions et qui ne sont plus employés ou qui n'ont qu'une signification locale.
Le stratotype peut définir soit
l'unité dans son ensemble (stratotype d'unité), soit la limite
entre deux unités (stratotype de limite).