Si la crise de la limite Permo-Trias possède le titre de crise la plus forte jamais enregistrée, la crise Crétacé-Tertiaire possède sans conteste celui de crise la plus célèbre. Cette représentation a plusieurs causes.
D'une part, dans l'imaginaire populaire, bien relayé par les médias, la crise Crétacé-Tertiaire (aussi appelée crise K-T) est celle de la disparition des dinosaures. Or, ceci est doublement érroné car les dinosaures n'ont pas disparu puisqu'un de leur rameau évolutif subsiste encore aujourd'hui à travers le groupe des oiseaux (voir Les dinosaures sont parmi nous); par ailleurs, de nombreuses autres catégories d'organismes ont été touchés.
D'autre part, la véritable empoignade médiatique qui a fait rage autour des causes de cette crise de biodiversité a aussi largement conduit à la faire connaître. L'opposition classique de l'hypothèse de l'astéroïde face à celle du volcanisme, fréquemment abordée dans les classes de lycée, en est une bonne illustration.
Figure 22: Configuration des continents et des océans à la fin du Crétacé (R. Blakey).
Le fait que nous identifions souvent les dinosaures comme de "grosses bêtes très puissantes", dont seul un phénomène extraordinaire et cataclysmique aurait pu venir à bout, a beaucoup contribué à donner de l'importance à la crise Crétacé Tertiaire auprès du grand public et même chez de nombreux scientifiques. En réalité, cette crise est importante en tant que telle selon les critères déjà décrits plus haut. La seule taille* et l'aspect des dinosaures ne sauraient justifier la monopolisation de l'intérêt porté à cette crise. Quatre autres crises se seraient montrées plus dévastatrices (cf. tableau 4).
* ce sont généralement les plus "gros" dinosaures qui intéressent le grand public (cf. Jurassic Park) alors que bon nombre de représentants de ce groupe étaient aussi de petite taille.
Comme nous l'avons déjà défini plus haut, une crise majeure correspond à un phénomène d'extinction bref de divers taxons à l'échelle mondiale. Au rang des victimes, on compte durant la crise K-T:
On estime que 76% des espèces marines (Lethiers, 1998) connues alors à la surface de la planète se sont éteintes lors de cette crise.
Cependant, il apparaît aussi que de nombreux groupes semblent avoir été très peu affectés voire pas affectés du tout. C'est par exemple le cas, à terre, des crocodiles (voir complément sur les crocodiles), tortues, lézards, mammifères, insectes (voir le message troublant des insectes), plantes vertes dont les plantes à fleurs (angiospermes) alors en pleine radiation, et en mer dans le plancton des dinoflagellés, radiolaires, diatomées...
La sélectivité des espèces survivantes semble s’être faite sur la spécialité des niches. Ainsi, les organismes généralistes paraissent avoir été moins affectés que les spécialistes. Le message délivré par l’analyse de la diversité des taxons aux abords de la crise ne soutient pas l’idée d’une extinction brutale et généralisée. La crise Crétacé-Tertiaire a été sélective et s’est étendue sur la durée.
Pour en savoir plus : Les crocodiles, plus forts que les dinosaures ?
La recherche sur les causes de cette crise engendra un nombre étonnant de théories plus farfelues les unes que les autres (i.e. maladies, surpoids, effet de serre liés aux gaz intestinaux des herbivores… bizarrement, ça ne s’applique qu’aux dinosaures). Nous ne résistons pas à relater celle qui nous amuse le plus : les dinosaures croissant en taille, leurs oeufs étaient pondus d'une hauteur de plus en plus grande. Certaines espèces auraient disparu car les coquilles d'oeufs se cassaient lors de la ponte. D'autres ont mieux résisté car les coquilles se sont épaissies au fur et à mesure, mais alors, les bébés dinosaures ne parvenaient plus à casser la coquille pour sortir de l'oeuf... et c'est ainsi qu'ils auraient disparu !
Heureusement, des théories bien plus pertinentes ont aussi vu le jour pour expliquer les nombreuses extinctions à la limite Crétacé-Tertiaire. Si on compare la crise K-T à la crise Permien-Trias, on se rend compte que son impact est surtout marin et non terrestre (désolé pour les dinosaures, mais ils ne représentent pas un échantillonnage objectif de la biodiversité de l’époque).
Parmi les causes directes ou indirectes, on peut noter les plus probables :
Au départ, tout commence par la découverte d'une fine couche anormalement riche en Iridium (un élement proche de l'or rare sur Terre, mais pas dans les météorites) dans des couches situées au niveau de la limite Crétacé-Tertiaire (Alvarez et al. 1980). De là, on a donc supposé que cet iridium avait été déposé par une couche de météorite à la suite de la chute d'un très gros bolide. Cet astéroïde, pulvérisé lors de l'impact aurait injecté suffisamment de poussières dans l'air pour former un voile opaque aux rayons du soleil. L'effet d'un hiver artificiel a alors été évoqué, proche de l'hiver nucléaire dont on parlait alors pour traiter des effets de la bombe atomique. Dans le contexte de l'époque, en pleine guerre froide et course à l'armement, l'image est saisissante et marquera fortement les esprits, jusqu'à occulter les autres théories en présence.
Pour en savoir plus : Le dogme et la science: l'affaire Nemesis.
Si un tel impact s'est produit, il convenait d'en trouver des preuves autres que celle de l'iridium. Une quête a alors commencé. De nombreux marqueurs d’impacts indirects (ejecta, tectite) ont été retrouvés. Et c'est en 1991 (soit 10 ans après la formulation de l'hypothèse par Alvarez) qu'est proposé le cratère de Chicxulub (Yucatan, Mexique, voir figure 25) comme cratère d'impact de la météorite (Hildebrand et al. 1991), correspondant à la taille recherchée (soit un diamètre de 200km pour une météorite de 10km à l’impact). Enfin, pour couronner le tout, les tectites ont permi de dater l'impact (Swiffer et al. 1992) à environ 65 Ma.
Figure 25: Répartition à la surface de la Terre des cratères d’impacts, tous âges (http://www.lpl.arizona.edu/SIC/impact_cratering/World_Craters_Web/intromap).
Des questions demeurent quant aux conséquences réelles sur l'environnement d'un tel impact.
Pour en savoir plus : Points chaud et tectonique des plaques.
Figure 28: Répartition des grandes provinces basaltiques à la surface de la Terre (en rouge, d’après AL Chenet 2006).
Encore une fois ici, il s'agit d'une double coup de poignard, d'une part il y a l'éruption des trapps du Deccan, et de l'autre un impact météoritique. Si ces phénomènes ont eu lieu durant un intervalle de temps relativement court (quelques millions d'années au plus), les effets se cumulent pour provoquer une plus importante modification des conditions du milieu, et donc une plus grande extinction de masse (voir figure 29, page suivante).
Un ensemble de phénomènes conjugués qui créent un système complexe comprenant de nombreuses actions et rétroactions, des pas de temps différents etc. conduisant à un profond déséquilibre. Une crise de biodiversité résulte, en général, de la conjonction d’un ensemble de facteurs (voir la discussion sur les crises).
La remise en cause des conséquences d'un évènement n'est pas la remise en cause de l'évènement en lui-même. Les questions que se posent les scientifiques à l'heure actuelle n'est pas de l'ordre "est-ce qu'il y a bien eu une météorite ou du volcanisme ou une regression marine?" mais "quelle est la part de chacun de ces évènements dans l'extinction de masse Crétacé-Tertaire?"
Lire la suite : Discussion sur les crises.