A. Lacroix, dans son laboratoire au Muséum


L'homme et sa carrière

Au départ, rien ne prédestinait François-Antoine-Alfred Lacroix à devenir minéralogiste. Né à Mâcon le 4 février 1863 dans une famille de pharmaciens et de médecins, il suit la même voie et en octobre 1883 il arrivait à Paris pour s'inscrire à l'école de Pharmacie. Mais cette décision était surtout dictée par la volonté paternelle. En effet, depuis son enfance, Alfred Lacroix avait été initié à la minéralogie par son grand-père qui avait été le préparateur de Vauquelin, le célèbre chimiste du Muséum qui avait travaillé avec Haüy. Ce grand-père était revenu ouvrir une pharmacie à Mâcon mais il avait conservé la passion de la chimie et surtout de la minéralogie. C'est lui qui l'avait communiqué à son petit-fils qui racontait bien des années plus tard comment les cubes de pyrite de la collection de son aïeul remplaçaient avantageusement ceux des jeux de construction. Développant ses connaissances et son sens de l'observation, le jeune Alfred publie sa première note scientifique à l'âge de 16 ans et il est reçu au sein de la Société de Minéralogie à 18 ans grâce à une note sur ses premières récoltes minéralogiques. Ainsi, étudiant à Paris, il fréquente plus les cours de minéralogie du Muséum et du Collège de France que ceux de pharmacie. Néanmoins il obtiendra quand même son diplôme de pharmacien en 1887. Toutefois entre 1884 et 1887 il effectue des missions dans plusieurs pays pour parfaire ses connaissances en minéralogie, et Fouqué, un de ses professeurs du Collège de France, n'a aucun mal à le convaincre de choisir la Minéralogie plutôt que la Pharmacie. Il enseigne au Collège de France puis à la Sorbonne avant d'obtenir la prestigieuse chaire de Minéralogie du Muséum en 1893. Ces 10 années sont extrêmement fécondes pour Alfred Lacroix qui restera nostalgique de cette époque où il pouvait consacrer tout son temps à ses recherches. A 30 ans il a une réputation scientifique que bien des chercheurs plus âgés lui envient. Une motivation supplémentaire devait bientôt apparaître en la personne de Mlle Catherine Fouqué, la fille de son cher professeur du Collège de France. Alfred Lacroix se plaisait à raconter à ses collaborateurs que ce dernier avait mis l'obtention du doctorat comme condition sine qua non au mariage de sa fille. La condition est remplie en 1899. En Catherine Fouqué, Alfred Lacroix trouve aussi sa collaboratrice la plus dévouée qui aidera ce travailleur infatigable dans la rédaction et la publication de ses travaux pendant toute sa vie. Il vient donc occuper la chaire de Minéralogie du Muséum qu'il va s'employer à redynamiser. Il s'attache à enrichir la collection d'échantillons français, prouvant ainsi que le pays n'était pas le "désert" minéralogique que le manque de recherche sur le terrain avait laissé croire. Mais cette fin de siècle marque aussi la période de la conquête coloniale et Lacroix aura le souci constant de présenter au public de métropole la richesse minéralogique de l'empire colonial. Ses ouvrages majeurs "Minéralogie de la France et de ses colonies" et "Minéralogie de Madagascar" font encore date. Disposant de crédits limités - une situation déjà connue par ses prédécesseurs et, hélas, toujours d'actualité - il a recours à toutes sortes de moyens pour l'enrichissement de la collection. Suite à la campagne militaire de 1895 aboutissant à la conquête de Madagascar, il met en place, grâce à l'appui du général Gallieni nommé Gouverneur de l'île, un système de collecte systématique de minéraux et de roches par des officiers coloniaux qui expédient les échantillons au Muséum pour étude. Ce système s'étend au monde entier et ce sont des milliers d'échantillons qu'Alfred Lacroix voit venir à sa disposition. L'autre grande affaire de sa vie, c'est l'éruption de la Montagne Pelée. Dépêché sur place par l'Académie des Sciences et le ministère des Colonies, il y fait des observations et interprétations qu'il publie en 1904 dans un autre fameux ouvrage "la Montagne Pelée et ses éruptions". Ce travail lui vaut la reconnaissance immédiate par ses pairs et il est accueilli à l'Institut "sous l'irrésistible poussée d'un volcan" comme il se plaisait à le dire. Il en devient le Secrétaire perpétuel en 1914.
Il est comblé d'honneurs : docteur Honoris causa des grandes universités étrangères, membre d'honneur de sociétés savantes du monde entier, président de plusieurs commissions ministérielles et membre des comités et conseil nationaux de recherche. A ce dernier titre il a une influence importante dans le domaine de la recherche scientifique en outre-mer dont le voyage en Martinique lui avait fait comprendre la nécessité. Il soutient "l'union intime des notions théoriques et de leur application à des buts pratiques", c'est-à-dire une étude scientifique complète des territoires avant de penser à leur mise en valeur. Il est à l'origine des structures qui ont gouverné les recherches géologiques pendant tout le XXe siècle, et de l'Office de la recherche scientifique coloniale, devenu ORSTOM à la décolonisation et aujourd'hui IRD (Institut pour la Recherche et le Développement). Son influence se fait donc sentir encore aujourd'hui, bien des années après sa mort survenue le 16 mars 1948.

Le savant et son héritage

Alfred Lacroix est l'auteur d'une œuvre considérable. Il a abordé tous les aspects de la Minéralogie. Il comprend surtout le premier que cette discipline ne se cantonne pas seulement à l'identification de nouvelles espèces minérales et à leur description, même si cela constitue une étape nécessaire à tout travail d'importance. Il professait que le minéral devait être étudié dans et pour son environnement géologique afin de déterminer les conditions de sa genèse. Ceci nous paraît évident aujourd'hui mais il faut se replacer dans le contexte de l'époque où les disciplines en sciences de la Terre étaient plutôt cloisonnées. Il répétait "l'union de la géologie et de la minéralogie doit être intime, elle est indispensable et constitue mieux qu'un mariage de raison. Seule, elle peut conduire à des notions d'origine, but suprême des sciences naturelles". Pour cela il se rend compte que c'est l'étude des roches, assemblages de minéraux, qui apportera la réponse. Il crée le terme de pétrographie à la place du terme ancien lithologie pour bien marquer la différence avec les séparations anciennes. Cette approche correspondait au moment historique dans l'histoire de la minéralogie où on se rend compte que les roches peuvent être traitées comme des systèmes chimiques suivant les lois encore nouvelles de la thermodynamique. Les chercheurs disposent alors d'un moyen de quantifier les conditions de formation des roches. Il n'est donc pas étonnant que son premier travail ait constitué dans l'étude des roches métamorphiques de contact, un exemple classique de transformation minérale. Mais Alfred Lacroix était un très grand naturaliste et il abordé le problème de la formation des roches par l'observation des échantillons naturels plus que par la synthèse. En fait il enviait l'équipement des laboratoires américains qui au tournant du XXe siècle se lançaient dans cette aventure. Ayant des scrupules à demander des crédits que sa célébrité lui aurait pourtant permis d'obtenir, il s'oriente vers l'étude d'analogues naturels, les produits des volcans bien sûr, mais aussi les forts gaulois vitrifiés et les produits des incendies de houillères. Il aborde tous les sujets, de la minéralogie descriptive aux météorites en passant bien sûr par l'étude des volcans, des roches du manteau terrestre et des roches métamorphiques.
Tous ses élèves le décrivent comme un homme accueillant et très ouvert, leur laissant une totale liberté pourvu qu'ils travaillent dur! C'est peut-être la raison pour laquelle il n'a pas vraiment fondé d'école de pensée, à moins que sa charge de secrétaire perpétuel commencée au moment où meurent à la guerre ses deux élèves l'en ait empêché. Aujourd'hui, avec le recul, on ne peut que le regretter.

L'ami des volcans

L'histoire de son amitié avec les volcans démarre par un voyage au Vésuve en 1893, l'année où il devient Professeur de Minéralogie au Muséum. En 1896 il visite l'île de Théra dans l'archipel de Santorin sous la conduite de Fouqué qui avait étudié l'éruption de 1868. C'est donc l'homme de la situation quand la Montagne Pelée se réveille si brutalement et si dramatiquement en ce 8 mai 1902. Chargé par l'Académie des Sciences et le ministère des Colonies de comprendre les raisons du drame, il s'embarque à St Nazaire le 9 juin et séjourne en Martinique du 23 juin au 1er août puis retourne en France après avoir visité le volcan de la Soufrière à la Guadeloupe. Cela ne fait que 15 jours à peine qu'il est revenu en métropole, qu'une nouvelle éruption de la Montagne Pelée a lieu. Il y retourne à la demande du ministre des Colonies et y restera, en compagnie de son épouse, du 1er octobre 1902 au 13 mars 1903. Devant la menace que représente le volcan, le ministre ne lésine pas et met à la disposition du savant l'aviso Le Jouffroy qui lui permettra de faire des observations exceptionnelles dont il tirera l'explication de la formation des dômes et des nuées ardentes. Ces observations, avec un fonds photographique absolument remarquable, constituent encore aujourd'hui un témoignage inestimable. Pour la petite histoire, les deux ouvrages sur l'éruption de la Montagne Pelée écrit par Lacroix et qui constituent sa célébrité sont illustrés par ces photos dont les plus belles sont signées conjointement par Alfred et Catherine Lacroix. La vulcanologie devient alors une part importante de son activité. Il repart en 1905 en Italie à l'occasion du tremblement de terre de Messine et en profite pour chercher sur les pentes du Vésuve les éléments de comparaison entre la destruction de Pompéi et Herculanum d'une part et St Pierre d'autre part. Il conclut à la différence des deux phénomènes et peu de temps après son retour en France, en 1906, le Vésuve entre en éruption. Il repart donc en Italie pour y étudier le phénomène. Ses recherches l'amène à compléter et clarifier la classification des différents types d'éruption : hawaïen, strombolien, vulcanien et péléen. Il démontre le premier qu'un volcan peut présenter divers types d'éruption au cours de son histoire et que grands tremblements de terre et volcans sont indépendants. De même, c'est en voyant l'aiguille et le dôme de la Montagne Pelée qu'il comprend comment les dômes des volcans d'Auvergne ont pu se former.
Comme les Kraft et les vulcanologues d'aujourd'hui il savait que la connaissance des volcans s'acquiert beaucoup sur le terrain et il a parcouru le monde autant que possible pour les étudier. "Les volcans sont de mes amis" avait-il coutume de dire, tant ces objets le fascinaient. Mais cette "amitié" ne l'empêche pas, au contraire, d'insister sur la mise en place de moyen de surveillance auprès des pouvoirs publics, s'inspirant de ce qu'il a vu au Vésuve. Il œuvre beaucoup pour la création des observatoires de Physique du globe qu'il fait doter des moyens conséquents. C'est donc en partie grâce à Alfred Lacroix si la France dispose aujourd’hui d'un des réseaux de prévention du risque volcanique les plus efficaces.

Bibliographie : Alfred Lacroix par Jean Orcel CR Soc. Geol. France 1949, 19, 355-408


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Alfred Lacroix, un "ami des volcans"

Alfred Lacroix (1863-1948) a marqué de façon indélébile ses contemporains et reste une grande figure de la Science. Son nom est intimement associé à celui de l'éruption de la Montagne Pelée de 1902 qui a constitué une étape majeure dans sa carrière scientifique. Les progrès qu'il fit faire à la Physique du Globe à cette occasion lui valurent la célébrité au-delà du monde des spécialistes de la Minéralogie ; de la même façon, ce tragique épisode lui permit de montrer aux pouvoirs publics l'importance des sciences de la Terre et il exerça une réelle influence dans l'organisation de la recherche scientifique dans l'outre-mer.